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Publié par Christian Hivert

bienAu début, il y avait une tâche, très loin dans la clairière ; une tâche sombre, sautillant dans l'espace. Les champs s'étendaient : quelques traînées vertes et des points rouges sur une couverture mouvante d'épis pailletés et dorés frisant dans le vent. En se rapprochant la tâche prenait lentement forme et allure. La teinte brune aux reflets mauves se précisait plus nettement peu à peu... C'était un cheval étincelant, fort et fier d'être aussi beau, portant un très jeune homme sur le dos. Ils venaient de pénétrer dans le lieu magique. Le trot agile et dansant marquait allègrement son empreinte douce et musclée sur le sol de cette forêt immaculée, inviolée.


Le soleil chatoyant, le vent malin, les éléments onctueux, les feuilles craquelantes, les arbres altiers, la matière suave, les oiseaux multicolores, les quadrupèdes dispersés, la vie folle retenaient leur souffle au passage de cette association harmonieuse du cavalier sur son destrier. L'équilibre de cette attente fut soudainement rompu par un bruit de ferraille autant incongru qu'insolent.

Le cheval finit mollement sa course chantonnante en boitant et s'arrêta soudain. Le jeune homme était intelligent et sensible, il comprit, quelque chose n'allait pas et mit pied à terre. Nous n'insisterons pas sur ce fait : il était d'une extrême beauté et de surcroît de sang princier, cela n'a pas grande importance. Il mit donc pied à terre et s'employa à reclouer le fer avant droit au sabot de son animal.

Car ce cheval éclatant de lumière, cet être de conte pour enfant était considéré par son maître comme un animal. Mais l'être vibrant de clarté branlait le chef, les naseaux frémissants et l'oeil doucement ironique : Vas-y baisses-toi, courbes-toi devant moi mon "maître" et répare mon soulier d'airain. Il faisait chaud et le jeune homme s'épongea le front à l'aide d'une pièce de tissu blanc et brodée traînant au fond de sa besace.

Lorsqu'il eût accompli son travail dans le temps réglementairement imparti par le grand conseil des conteurs d'histoires en l'an 1576, il se remit en selle et perdit sa jolie pièce de tissu qui chût au sol jonché d'un tapis au teint chaud, ocre et doré. Les petits lutins entendirent le son caracolant s'évanouir et reprirent leur souffle, cela fit frissonner le petit buisson de genévrier, masquant et abritant la jeune fille endormie.

Le jeune homme reprit donc sa course sans se douter de rien et les lutins inquiets reprirent leur souffle, ils s'adressèrent même un sourire virevoltant de connivence.

La jeune fille s'était endormie il y a fort longtemps à l'aube de ses dix huit ans, cela faisait jour pour jour un siècle qu'elle dormait là, insouciante, et un siècle c'est long. Cela fait un an plus un an plus un an jusqu'à cent, et un an c'est encore plus long puisque cela fait un jour plus un jour plus un jour jusqu'à trois cent soixante cinq et parfois trois cent soixante six, et un jour c'est encore tellement plus long puisque, comptes-bien, cela fait une seconde plus une seconde plus une seconde jusqu'à quatre vingt sept mille quatre cent si l'on ne compte pas la seconde d'éternité.

Or une seconde c'est déjà parfois si long, alors une seconde d'éternité ! Je t'en parle pas ! Mais si je te parle quand même de cette seconde d'éternité : c'est précisément cette seconde là qu'étaient en train de vivre les lutins. Et vivant cette seconde, la dernière qu'il leur restait, ils regardaient la jeune fille dormante et ils la trouvaient belle. Imagines cet instant suprême, arrêtes le temps, entres dans la forêt, bouscules le rideau de genévrier, découvres la scène, vis-là !

Le petit trot du cheval dont la crinière flottait dans le vent se fit brusquement ré entendre. Les lutins s'égayèrent sans bruit, le coeur en peine, car ils savaient que le moment était venu. La jeune fille, en respirant doucement, laissait exhaler de sa gorge albâtre un léger souffle et, passant entre le feuillage du genévrier, faisait entendre aux oreilles attentives et sensibles un doux chant d'attente de l'amour. Le jeune homme, il était descendu de son cheval afin de ramasser sa pièce de tissu blanc et brodé, l'entendit.

Alors, le coeur en fête comme il se doit, il se releva et franchit le mur de verdure qui le séparait encore de la jeune fille endormie, s'éternisa le temps qu'il fallait car il avait de bonnes manières et s'avança vers la litière d'aiguilles de pin où reposait la dormeuse frémissante à son approche hésitante. A partir de là tu sais ce qui s'est passé...

La jeune fille embrassa le jeune homme, ou le contraire : ce qui te plaît le mieux ; et le jeune homme se réveilla, ou plutôt la jeune fille peut-être. Bref, ils se réveillèrent et la jeune fille s'assit sur sa couche qu'elle occupait depuis si longtemps que celle-ci garderait l'empreinte de son corps pendant des éternités haletantes. Le jeune homme s'accroupit devant cette vieille femme de cent dix huit années toute fripée et tremblotante. Il l'embrassa alors sur le front car je t'ai dit : il a de bonnes manières et il est sensible. Puis, à reculons, il disparut de cet espace agonisant, repassa le rideau feuillu, retrouva son destrier, l'enfourcha et partit au galop. La vieille femme fût émue jusqu'à la vie d'avoir été embrassée par le prince charmant galopant maintenant vers son destin. Les lutins sourirent tristement et surent : il ne leur restait plus qu'à enfouir la vieille qu'ils avaient aimé un siècle durant, cette terre lui tiendrait chaud et la protégerait le long du définitif sommeil qui venait de la prendre. Essuyant leurs larmes ils s'éparpillèrent dans les espaces et les temps des mondes qu'ils connaissaient. La forêt n'en avait rien à cirer, elle se remit à chanter et danser.

Il galopait depuis un bon moment déjà, la lisière commençait à poindre et son cheval était fourbu, il s'arrêta donc, bouchonna et pansa son "animal" qui n'avait pas perdu son sourire ironique puis il le laissa libre de ses mouvements comme à son habitude, franchit le rideau de lumière qui perçait à travers les derniers arbres de la forêt et fit quelques pas dans le champ avoisinant. Au loin, du côté du soleil, un troupeau de moutons paissait tranquillement. Le jeune homme laissa flotter son regard puis soudain plissa les yeux pour mieux voir, il y avait en effet, il ne s'était pas trompé, une forme allongée dans l'herbe à proximité du troupeau. Il pressa le pas et se trouva bientôt en face de la forme qui était une forme humaine, comme tu dois t'en douter, la forme d'une jeune bergère grosse, rondelette dirais-je plutôt et rougeaude qui ronflait là, insouciante, une main sur le front et un sein dénudé.

Le soleil dardait ses rayons sur la figure de cette jeune personne. Je t'ai dit que le jeune homme était beau et de sang princier et que de surcroît il était sensible et intelligent, c'est pourquoi il s'agenouilla auprès d'elle, sortit sa fameuse pièce de tissu blanc et brodé, et la déposa sur ce visage innocent que le soleil commençait à brûler. La jeune fille sentit bien dans son sommeil un mouvement dirigé vers elle mais cela ne la réveilla pas tout de suite. Son ronflement faisait vibrer l'air et le tissu tremblotait sur son nez et la chatouillait un peu. Pensant qu'il s'agissait d'une bestiole ailée dont la compagnie lui était familière, elle déplaça mollement sa main, de son front au niveau de son nez.

Ce n'est que lorsqu'elle sentit le morceau d'étoffe sous se doigts qu'elle se réveilla tout à fait, elle s'assit alors d'un coup et éternua dans le tissu, se moucha avec, ce qui l'étonna, elle avait l'habitude de se moucher comme tout le monde, expulsant ce qui gênait ses narines dans sa main, puis s'essuyant soit dans son tablier soit dans l'herbe. Ce n'est qu'après s'être confortablement mouchée qu'elle vit le jeune homme agenouillé auprès d'elle.

Un regard frémissant les lia aussitôt l'un à l'autre, la jeune bergère se cambra, écarta les cuisses de désir, en caressa l'intérieur de ses mains qui remontèrent lascivement le long du ventre et attrapèrent d'une manière agressive et sensuelle sa poitrine généreuse. Ses mains malaxèrent les seins, celui qui était dénudé et celui qui ne l'était pas, les regards se chargèrent de grondements de tonnerre et d'éclairs d'orages en furie, il y eu de la fumée et le jeune homme qui était intelligent et sensible et qui de plus avait de bonnes manières se jeta sur la jeune fille et la troussa joliment sur le champ d'herbe.

Il résulta de cette rencontre passionnée que les moutons qui observaient la scène en restèrent bouche bée et continuèrent à moutonner bêlant, que les gens de la région prirent l'habitude de se promener avec un morceau de tissu qui leur servit à toutes sortes de choses comme de s'essuyer le front ou les mains, envelopper un casse croûte ou de la menu monnaie ou encore de l'agiter pour se dire adieu, enfin tout sauf de se moucher, cependant en souvenir du geste de la bergère, ils l'appelèrent mouchoir. Il en résulte également que l'on prit l'habitude de dire "sur le champ" lorsque les événements nous obligeaient à faire des actions ou prendre des décisions sans plus attendre, de façon immédiate, en toute urgence.

Mais le plus grave de tout ceci c'est qu'en quarante trois années il résulta quarante trois enfants tapageurs et indisciplinés, un par année, bissextiles comprises. Les animaux, les végétaux et les lutins, après une vaine lutte de tous les instants pour faire cesser le vacarme assourdissant qui rompait leur tranquille harmonie s'avisèrent d'aller voir le petit colibri qui bien qu'il eut le titre de roi, était demeuré fort simple et les reçu humblement. Il leur conseilla de laisser là les bipèdes et d'aller se transporter tranquillement plus loin. Ce qu'ils firent "sur le champ".

L'environnement des bipèdes était devenu un désert, ils moururent de soif, de faim ou bien parce qu'ils se mangèrent entre eux. Il ne resta que le plus jeune qui s'installa comme ermite loin des hommes dont il était dégoûté, il exerça ainsi jusqu'à sa mort. A l'endroit où tomba son corps, un chêne poussa, grandit et se multiplia. La forêt dormante se reconstitua et comme elle n'en avait toujours rien à cirer de tout ceci, elle se remit à chanter et à danser.

Oui, mais le cheval dans tout cela, que devient-il ? Et bien le cheval n'a pas tardé à trouver une jeune pouliche aimante et, ensemble, ils poursuivirent leur chemin sur le fil du temps en vivant de nombreux et jolis moments plein de tendresse et de douceur. C'est leur histoire et je n'ai pas à en dire davantage. Quelques années après que tout ces événements eurent lieu, des historiens, des sociologues, et des ethnologues attirés par tous les bruits qui avaient circulé sur cette affaire, vinrent dans la forêt dormante se livrer à une enquête très poussée sur le sujet.

Seuls, les lutins acceptèrent de répondre à leurs questions, mais comme ils étaient malins, les petits lutins ils ne leur dirent pas la vérité mais leur racontèrent cette histoire plus connue sous le nom de "La belle au bois dormant". Mais, alors ? Comment suis-je au courant de tout cela te demandes-tu ? Et bien, tout simplement parce que les petits lutins sont venus me voir il y a bien longtemps, avant que tu ne soit né, après que leur forêt n'eût été saccagée par les bulldozers et changée en marécages de cités puantes et de buildings pourris, avant qu'ils ne repartent définitivement de la terre, et avant de partir ils m'ont dit qu'ils voulaient me faire plaisir et me laisser un souvenir de leur passage.

Si je te raconte cette histoire oubliée aujourd'hui, si je te livre le secret des petits lutins, c'est pour que tu saches que ce qui compte, ce n'est pas les contes de fées, les histoires de lutins ou les rêves merveilleux que l'on peut écouter, lire ou avoir, mais que ce qui importe c'est de les vivre. Et l'homme a oublié de vivre tout simplement. Tu es un être humain, mais saches être libre et fier comme le cheval de cette histoire. Vis. Et puis, si un jour tu passes à côté d'une forêt dormante n'oublies pas d'aller dire bonjour à mes amis les lutins, il doit y en rester encore quelques uns, ça m'étonnerait qu'ils nous aient tous quittés, ils nous aimaient trop."

Ayant finis son conte, la vieille femme ferma les yeux et mouru.

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