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Publié par Christian Hivert

Un soleil de matinée élégante le surprit à la sortie du métro Père-Lachaise. Il passa une Première fois dans la rue, sans oser s’approcher de la porte convoitée. Acheta des croissants à la boulangerie du boulevard. Revint dans le café de l’angle de la rue de Tlemcen et de l’avenue Gambetta.

Il commanda un blanc d’Alsace. Et s’il les attendait là ? Elles se réveillent tranquillement, sortent, passent devant la terrasse, forcément, pour prendre le métro. Il les aperçoit, les appelle. Non ! Décidément, il fallait qu’il y aille ! Simplement ! Allez, respirer puissamment.

Parce qu’il avait envie de passer les voir. Et faire ce que l’on a envie de faire, il n’y a aucun mal à cela ! Il n’y tint plus, paya sa consommation, vida d’un coup son verre. Et, son paquet de croissants sous le bras, s’engagea à nouveau dans la vie. Que leur dirait-il ? Cela viendrait tout seul.

Dire une chose simple, une chose franche. J’avais envie de venir vous voir, je suis venu. Voilà, c’était ça, simple et franc ! Il n’y avait pas mieux, de l’audace ! Toujours de l’audace ! Après avoir franchi une petite cour, décorée de multiples pots de fleurs, il avait évité l’interphone disgracieux.

Profitant de la sortie fort à propos d’un locataire, il grimpa un petit escalier en bois, sur le côté de la cour. Au Premier étage il dédaigna la sonnette, trop intempestive. À 9 h 35, il frappota discrètement à la porte de son futur immédiat, le cœur en embolie clinique.

Une voix encore enrouée par le sommeil s’inquiéta :

  • Qui c’est ?
  • C’est Arthur !
  • Arthur ?
  • Oui, Arthur de la rue des Vignoles !
  • Ah, Arthur, ah ouais, attends j’arrive.

Quelques pas raclés au sol, et le verrou heurta le mécanisme du désir en attente. La porte s’ouvrit et croisa les sourires.

  • Salut !
  • Salut je dérange pas ?
  • Non pas du tout, entre, qu’est-ce que tu veux ?
  • Rien de précis, je voulais vous voir, tiens j’ai amené les croissants.
  • Ah, super, c’est sympa, quelle heure il est ?
  • 9 heures et demie environ.
  • Et t’es venu nous réveiller, c’est chouette ça, t’es mignon !

L’accueil endormi de Nora était chaleureux. Il referma la porte du studio derrière lui tandis qu’elle se dirigeait vers la petite salle de bains. La pièce contenait un matelas à deux places posé au sol, occupé par Kahina chaudement endormie, une planche sur deux tréteaux servant de bureau.

Un pouf et une chauffeuse se tenaient de part et d’autre d’une table basse. Ému par la proximité de la nudité chaleureuse de Kahina sous sa couette, Arthur s’engouffra dans la cuisine, le cœur battant. Tandis que la porte de la salle de bains restait entrouverte sur le désir naissant et renouvelé de Nora.

Dominique s’égayait, jouant les grandes et les affranchies, son rôle préféré depuis sa petite enfance. Ses parents emmenaient toujours leur fille unique dans les dîners et les réunions d’adultes. Elle en avait développé un sentiment permanent de supériorité : Tu vas l’avoir comme ça ?

Arthur prit grandement son temps pour préparer le café, n’osant plus sortir de la cuisine avant que les deux filles ne se soient habillées. Il multiplia chacun de ses gestes par deux, par trois, par quatre, puis par un zeste d’éternité sereine. L’eau coulait toujours à flots dans la salle de bains.

Nora chantonnait le tube le plus célèbre d’Idir. Si l’on ne prend en compte son trouble excité patinant sa fatigue oscillante, Arthur fut heureux et imperturbable ce jour-là. Kahina bientôt fut levée, moue devant. Et les deux sœurs s’assirent en face de lui pour prendre leur petit-déjeuner.

Il sentit vibrer en lui des fibres enfouies depuis longtemps. Pour cette brève intimité consentie en confiance, il déposait son cœur et son âme à leurs pieds. Prêt à les servir, les suivre, les aimer. Surtout Kahina. Toujours aussi nonchalante, majestueuse, promesse magique de son futur.

Nora alimentait le fourneau des échanges verbaux, prenait à témoin sa sœur pour tout, en quelque sorte dirigeant les débats. Le papillonnage des mots encollés frôlait l’embrasure des lèvres de Kahina, nues de toute trace de maquillage, pinçant une cigarette roulée fine, sirotant le café.

Sa vie prit une autre tournure, pour lui une tout autre tournure. S’il n’avait pas rencontré Patrice, il ne serait jamais arrivé jusqu’à la rue des Vignoles, c’était ainsi. Il le savait. S’il n’avait pas été rue des Vignoles, il n’aurait pas trouvé de cause à laquelle s’intéresser et jamais vu Kahina.

Mais s’il n’avait pas rencontré Kahina, jamais il ne se serait dévoué à cette cause. À partir de cette matinée avec les deux sœurs, l’orbite de sa vie dévia de sa trajectoire. Lui qui n’avait jamais ressenti d’autres émotions que des émotions apprises, défaites, enfouies, voir frelatées.

Même s’il avait souffert de certaines frustrations, même si certaines souffrances l’avaient mené aux portes de la folie, il semblait toujours avoir erré dans un bagne intérieur. Un exil au monde où aucun pont ne lui avait permis de relier cette souffrance à des événements de ce monde.

Si seulement Dominique avait bien voulu lui parler ! Si seulement elle avait bien voulu condescendre à lui expliquer gentiment ! Ne pas l’exclure de sa vie ! Il s’était retrouvé jeté comme un étron sur le trottoir ! Ferait-elle donc toujours cela ? Jouer les importantes, se croire du dessus du panier !

Était-il donc possible qu’il se soit fourvoyé à ce point ? Qu’il soit tombé amoureux fou à vie de la seule future petite réactionnaire de la ville, lui le libertaire, l’Autonome. Et quand bien même, c’était là le risque de la liberté qu’il prisait tant. Kahina aussi devait être, rester pleinement libre.

Il lui avait toujours semblé être émotionnellement absent des aléas de ses déambulations. Sa vie n’avait fait que suivre les événements, se présentant à lui comme autant de routes identiques se suivant les unes les autres. Il les suivait jusqu’à leur dénouement, leur bifurcation.

Leur croisement le restituait au hasard des rencontres. Avec l’impression de ne choisir jamais, d’être mort psychiquement dans un corps ressentant tout. Une seule sensation surnageait comme un espoir inattentif, l’angoisse. Une angoisse terrible et diffuse aux crises accablantes, chroniques.

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