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Publié par Christian Hivert

bien

Quittant les marches de l’escalier de Libé, les yeux lui piquaient. C’était la cigarette ou bien le froid devenait vif et cisaillant ? Dominique n’avait jamais eu le temps, n’avait jamais été disponible, avait ri de sa déclaration, n’avait jamais appelé, jamais voulu avoir de ses nouvelles. Cela ne collait pas.

On ne peut pas avoir des relations de confiance et de confidence pendant des années. Se rechercher de loin dans les grands couloirs du lycée Claude Monet. Se rejoindre frileux chacun, s’accoler pour discuter à une fenêtre. Avoir toujours à s’apprendre, à s’indigner, s’émerveiller. Et puis plus rien, nada ?

Arthur se désespérait de savoir un jour. Quelle avanie mystérieuse avait bien pu étouffer leur union radieuse ? Ils s’entendaient si bien. Était-ce la seule évolution possible des jeunes filles habillées de mauve en cette époque-là ? Brûler tous les souvenirs de mondes possibles en échange d’une carrière ?

Les journalistes de Libé semblaient eux aussi avoir jeté leurs vieilles frusques mauves et leurs débats d’indignés sur les mondes à venir. Il ne leur restait plus que le soutien indéfectible aux cagoulards du nouveau président français. Le journaliste qui le recevait était resté barbu, portait costume.

Elio Comarin l’avait soupesé, observé par toutes les tangentes. Puis l’avait laissé développer son argumentaire. Il avait apprécié son travail de service de presse. Le mouvement algérien avait fait une bonne recrue. Il se lissait la barbe. L’article était passé à chaque fois. Le professionnel reniait le désordre.

Il remontait lentement la rue de Clignancourt où les boutiques de vêtements s’allumaient, il bifurquait sur la rue Ramey bordée de ces passages en escaliers s’agrippant à la butte Montmartre. Il s’arrêtait à ce petit bar ouvrant ses portes à l’angle de la rue Nicolet. Vagabonder encore, pensif, fatigué.

Une fois il était entré dans l’une de ces boutiques au hasard, pour voir, sans y réfléchir. L’esprit embrumé de son double infidèle, de son féminin omniprésent, de cette Dominique qui grandissait dans sa mémoire en débat et dialogue constants. Il avait acheté le costume vert de la vitrine. Pour lui plaire ?

Depuis longtemps, il souhaitait ainsi l’altération de sa vie et enfin cela semblait arriver. En vrai, des riens, mais des événements futiles et essentiels comme la future poussée des fleurs de ce nouveau printemps imaginé doux, à force de l’attendre dans l’humidité fébrile des chambres d’hôtel.

Il voulait ne plus penser à ces chambres d’hôtel. Elles faisaient partie d’un passé. Il se sentait à l’aube d’un nouveau cycle de son existence. Une de ces périodes assemblant les années passées en plusieurs bouquets distincts les uns des autres et semblant indiquer des épisodes différents.

Cycles caractérisés par des compréhensions et des aspirations autres, avec certains démarrages flous. Des apogées suivis de dénouements comme des chutes sans fin. Cycles séparés les uns des autres par des phases de repli légumineux. Les vents lui paraissaient favorables. Arthur se sentait prêt.

Poussée la porte du bar et trois pas en diagonale – afin de ne pas se retrouver à l’angle du comptoir, moins confortable que l’allée centrale où il prenait place sur un tabouret fraîchement libéré –, l’attendaient les potins du Parisien, déjà lu dix fois avant d’être reposé, plié négligemment en deux sur le zinc.

Il commandait son café. Puis se complaisait à la lecture des communiqués de nuit des commissariats de quartier – solde journalier des faits divers rythmant l’aphasie endémique des années 80 – et de l’horoscope. Puis il en avait assez de cette solitude baignée du flot rituel des destins mêlés.

Il s’en allait, remontait la rue Nicolet jusqu’à son autre angle, l’angle de son hôtel. Les pieds fatigués, il rentrait se coucher. Poussée la porte de l’hôtel, la porte vitrée du salon- cuisine des propriétaires et gérants éclairait par transparence l’entrée. Le bouton d’éclairage de l’escalier était à droite.

Il frappait à gauche sur le carreau, dérangeant ses logeurs au milieu de leur petit-déjeuner, les jours où, paye versée après paye versée, il venait s’acquitter du règlement mensuel de sa piaule, cinq cents francs. Le matin de chaque jour, l’escalier de bois sentait discrètement l’eau de Javel.

Le soir, cela sentait le noir de la nuit, le vieux bois, l’oxyde de carbone exhalé des ronflements, l’ammoniac des mictions nocturnes au passage de chaque demi-palier où se trouvaient les toilettes à la turque de l’étage. Le chuintement des chasses d’eau accompagnait sa progression vers le sommet.

Les habitants du meublé se levaient, faisaient couler l’eau dans le gloutage des tuyauteries, évacuaient les odeurs de café, de dentifrice et d’eaux usées de toilette dans les froissements des habits enfilés furtivement. Se rajoutait par moments un bruit sec de pêne grinçant dans sa serrure rouillée.

Les portes se claquant en hâte, les pênes rejoignant leur gâche, les pas vifs désescaladant les marches dissonantes, puis le silence. Puis à nouveau, vers 9 h 30 – 10 heures, les seaux choqués au sol, annoncés par le grincement de leur anse, les balais réveillant les plinthes.

À midi, des odeurs de cuisine familiale et des bruits de casseroles. Dans l’après-midi, des télévisions sonores et des transistors. Patrice venait tambouriner à la porte en général à ce moment-là, l’heure dépendant de l’impatience de sa faim, réclamant compagnie et petit- déjeuner. Il se levait tard.

Car Patrice, les nuits où Arthur travaillait, poursuivait la lune jusqu’au petit matin. Emerveillé de ses visites tardives à l’un ou l’autre de sa nombreuse collection d’humains partageurs de rêves. Il revenait toujours la tête en ébullition, se jurant de faire rencontrer le pote, la « pineco » d’enfer.

Au moment des fêtes de fin d’année, ils avaient été conviés à au moins une dizaine de bruyantes agapes à la suite les unes des autres, sans compter l’ordinaire des rencontres au Nord-Sud, dont l’arrière-salle poussiéreuse était devenue leur quartier général et leur observatoire de la vie courante.

Mais les rencontres, aussi sympathiques fussent-elles, ne satisfaisaient pas Arthur. Bien sûr il s’y plongeait avec effroi et délices. L’effroi de l’échec possible, l’effroi du désagréable, l’effroi du rejet. Le délice d’être accueilli, de compter, d’exister, d’être entouré. Vivre dans le monde.

 

*/*

De lui-même, jamais Arthur n’aurait rencontré toutes ces personnes. Ses rencontres se limitaient à ses collègues de travail, avec qui il n’aurait jamais imaginé un seul instant pouvoir dépasser la relation toute professionnelle. Il n’avait pas cet amour du contact inopiné si bien cultivé par Patrice.

Il lui fallait tout d’abord être présenté, autrement il était trop timide. Jusqu’à toutes ces rencontres désordonnées de ces dernières semaines, combien de temps avait-il passé au fond de son lit dans le refuge imparfait d’une somnolence agitée, trompant son ennui par ses essais d’écriture, une télé ?

À attendre. Savait-il même ce qu’il avait attendu là ? À se reprocher de n’avoir pas su déclarer efficacement son amour pour cette jeune fille dont, adolescent, il avait vu les formes lentement s’arrondir au fil du temps et aviver un désir trouble et jamais assumé. Il n’était pas glorieux dix ans après.

Bien sûr, tous ces gens, tous ces jeunes dont il venait de faire connaissance avaient la tête pleine de critique et de rébellion contre cet ordre mondial insolent, inhumain, cruel et surpuissant, mais ils n’en faisaient rien. Ils restaient à l’aise dans leur réalité et survivaient dans leur misère, assis, couchés.

Il reposa un instant ses muscles endoloris d’avoir lutté toute la nuit contre le sommeil, assis sur une chaise dans un hall mal chauffé d’immeuble de bureaux. Une douce chaleur l’enveloppa bientôt et lui fit du bien. Il eut le besoin de faire le point, de tenter de bâtir un nouveau projet, se relever.

Il lui fallait désormais bouger, s’agiter. Où ? Comment ? Avec qui ? Toutes ces fêtes et ces rencontres avaient été merveilleuses, certes. Il s’amusait à en faire l’inventaire réel. Elles avaient été ordinaires, en fait ; de bons moments, de simples bons moments à boire, manger avec des inconnus.

Paulo les avait reçus dans son appartement récemment acheté au fond d’une courette de l’avenue de Clichy, monument historique. Il était ingénieur en informatique chez Renault. L’assemblée composée de tous ses amis était en général de milieu aisé, excepté Patrice et Arthur.

Marcel, coursier à l’Huma, avait convié les élèves avec lesquels il s’entendait le mieux d’un cours de théâtre où il se rendait chaque semaine rue Montorgueil. Ambiance artistique et littéraire, composée de jeunes aux revenus encore modestes, dans son appartement HLM de Montreuil.

Tous les marginaux de la rue de l’Ouest semblaient s’être donné rendez-vous chez Rachid, dans son squat du deuxième étage d’un immeuble délabré et muré sur la rue. Probablement parce que c’était là qu’il y avait le meilleur matos à fumer, ou pour son humour et son hospitalité.

Au Nord-Sud, tous les après-midi, les jeunes du quartier défilaient. Pour éplucher les petites annonces et se refiler des tuyaux pour ceux à la recherche d’un emploi. Pour rencontrer leurs potes et voir de nouvelles têtes, ou attendre le passage du dealer local pour les autres. Il cessa d’énumérer.

Tous étaient différents les uns des autres, aussi tous se ressemblaient. Toute cette génération née du bouillonnement tumultueux des années 70 avait grandi dans la froide ambiance des grands désarrois révolutionnaires caractérisant le début des années 80. Toutes les valeurs détruites.

Ils avaient eu l’écho et le souvenir de ce vacarme sympathique par images symboliques et dénaturantes. Ils se méfiaient de la politique et des activités militantes. Les mythes valorisants et romantiques des révolutionnaires et des militants dévoués étaient taillés en pièces, démolis.

Les puissants consortiums d’intérêts dirigeant l’économie avaient besoin d’une jeunesse docile. Docile parce que déroutée. Le nouveau conte gratifiant s’était incarné en un requin anticonformiste producteur de ces fameux coups de fric spectaculaires, mirobolants, et sans originalité.

Reprenant un modèle très en vogue aux États-Unis et correspondant à un besoin majeur de l’évolution des sociétés riches, donc du monde. Pour être un type bien, il ne fallait désormais plus s’inquiéter d’extorquer le fruit du travail, mais le faire en gagnant le plus d’argent possible, sans remords.

Beaucoup, bien entendu, n’en avaient ni les moyens ni l’envie. Il ne fallait pas imaginer construire un autre monde fondé sur des valeurs de partage et de bien-être pour tous. Les publications à grand tirage comme Actuel appuyaient cette campagne idéologique, alimentées en pensée unique.

Leur portrait-robot était un militant révolutionnaire obtus, sanguinaire, sans principes, manipulateur, fourmi de l’ordre rouge des goulags. Un pauvre type rêvant à un ordre nouveau. Dans le meilleur des cas, inconscient benêt favorisant l’arrivée d’une société concentrationnaire, imbécile.

Dans ces conditions, il était difficile de parler, de monter des projets nouveaux hormis ceux directement liés à l’obtention d’un revenu financier. Au Premier titre des objections rencontrées venait invariablement ce soupçon martelé de l’inévitable égoïsme humain. Arthur en suffoquait.

Tout cela se ramenait pauvrement aux gènes supposés de l’espèce humaine. Rien pour le cerveau, rien pour la conscience, rien pour l’évolution. Comme si le fait de penser que les hommes, par leur esprit, pouvaient stopper le massacre de masse et faire reculer la misère était une science-fiction.

Non, chacun chez soi à travailler à ses moyens de survie. Quelques fêtes entre copains de temps d’ennui en temps superficiel. Et ne pas trop penser au malheur des autres. « On a déjà chacun assez de problèmes comme ça à résoudre ». Arthur ressassait son envie d’accomplir. Il était réveillé.

Ces épisodes l’avaient désankylosé. Même s’il ne voyait toujours personne prêt à cesser de commenter l’abjection du monde pour se dresser face à elle et la combattre. Il s’agita dans son lit, Patrice ne venait jamais avant trois heures, pour lui laisser le temps de récupérer de sa nuit de veille.

Mais ce jour-là, Arthur n’avait pas envie de dormir. Son corps s’était suffisamment reposé. Il se releva. Une demi-heure plus tard, il était chez Patrice. La porte s’ouvrit de suite.

  • Salut j’te dérange ?
  • Non pas du tout, j’allais préparer du café, oh, à moins qu’on aille le prendre dehors.
  • Non, non, ici c’est parfait, j’ai amené une boule de pain, de la confiture et des croissants, tiens c’est là dans mon sac.

Ils s’attablèrent autour de la porte sciée. Radio Libertaire diffusait Thiéfaine. Patrice avait ouvert sa fenêtre donnant sur les toits. Le soleil commençait à chauffer les jours.

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