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Publié par Christian Hivert

Chine-marcher

Le type l’apostropha :

  • Dis, t’aurais pas une cigarette ?
  • Bien sûr, tiens !
  • Ah, une goldmuche, la cigarette des prolos, ce n’est pas de refus, cimer !

Puis ils marchèrent côte à côte sans rien se dire, hésitants. Puis l’envie de brancher l’autre prit le pas sur leurs pas. Patrice commença :

  • Ça va ?
  • Tu vas où, tu prends le tromé ?

Arthur se mettait lentement à la compréhension du verlan. L’époque portait à cela, chez les jeunes de sa génération au moins.

  • Ouais, je rentre à mon hôtel, j’habite dans le dix-huitième, et toi ?
  • Tiens, c’est marrant, moi aussi je suis dans le dix-huit, t’es où, toi ?
  • Rue Nicolet, une toute petite chambre. Je la loue cinq cents francs par mois.
  • Ah ouais, c’est trop, on est voisins, j’habite 11 passage Ramey, on passera jamais, mnémotechnique, c’est plus bas sur la rue Ramey.

— Ah ouais t’es là, j’y passe de temps en temps, il est sympa ce passage.

  • Ça pour être sympa, c’est sympa, tout le monde se connaît, un village. puis il proposa :
  • Bon bé, on rentre ensemble.
  • Il n’y a pas le choix, je crois.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Arthur et toi ?
  • Patrice, Patrice Renaud, comme le chanteur.

Ils accélérèrent un peu leurs enjambées.

Lorsqu’ils arrivèrent chez Patrice, une chambre de bonne coincée sous les combles au sixième étage d’un immeuble prolétarien, ils s’étaient déjà largement présentés. Patrice était cuisinier de formation. Ses parents vivaient toujours en Touraine à Montrichard, prononcer « Monte Richard »

Il avait débarqué à Paris muni de son C.A.P. et accompagné d’une copine quittée depuis. Il avait travaillé comme cuisinier dans plusieurs restaurants, de la tour Eiffel, de la tour Montparnasse, de la butte Montmartre. Comme il le disait lui-même :

— Il ne faut pas me faire chier, sinon ça pète !

La dernière place en date s’était séparée de lui sur un coup de frites. Un client raseur et mécontent s’en était pris un plateau complet sur la tête, arrosé copieusement de moutarde et ketchup. Arthur était de Paris, de naissance au moins, et ses parents étaient originaires du Morvan.

Côté Auvergne pour la part maternelle, côté Bourgogne pour la part paternelle. Pour l’heure, il était veilleur de nuit depuis quatre ans dans différentes sociétés de gardiennage. Il avait également été commis de cuisine, vendeur de tableaux, peintre, bricoleur, enfin un peu de tout et du néant.

En définitive, tout ce que sa force et ses capacités de travail lui avaient procuré comme moyens de survie. Il n’avait encore jamais connu les jouissances de l’intimité féminine. Il avait eu sa part d’amitiés et de camaraderies l’ayant laissé gentiment sur sa faim et mollement pétri son cœur.

Passée la porte du sixième, on faisait un demi-pas pour se retrouver à buter sur le matelas. Un pas de plus sur la gauche conduisait à l’évier caché derrière le frigidaire authentique, marqué Frigidaire, dans un placard aux portes grinçantes, en bois peint d’un rose mauve habituel à l’époque.

Un pas encore dans la même direction, en longeant le placard ingénieusement aménagé se refermant entièrement sur l’espace cuisine, et on se trouvait à courber la tête pour éviter la pente du toit devant la fenêtre, où trônaient un vénérable tourne-disque à microsillons et ses disques.

Une radio branchée en quasi-permanence sur Radio Libertaire, quelques étagères à vêtements dans le fond de la pièce, au-dessus du lit, couronnaient l’ameublement. Patrice, tout de suite, s’affaira. Il bouscula du pied les affaires traînant à terre, les repoussant au loin, dans le coin.

Puis, en un tournemain habitué, il avait plié en deux le matelas renfermant une literie rudimentaire, et installé une table basse formée de deux tabourets et d’une porte récupérée sciée en deux. Avec deux autres tabourets pour s’asseoir, il était fin prêt à recevoir. Il s’inclina, pompeux et enjoué.

  • Installe-toi, mets-toi confort, fais comme chez toi, oh, ici c’est petit, mais avec un peu d’imagination on y arrive toujours.

Arthur s’installa près de la fenêtre, à côté du tourne-disque.

  • C’est bourgeois chez toi, t’as au moins deux mètres carrés de plus que chez moi, le luxe !

Ils s’esclaffèrent.

  • Une petite soupe à l’oignon, ça te dit, avec un guignon frit à l’ail et du rouquin ?
  • Pas de problèmes, je fais confiance au cuisinier émérite.
  • Oh tu sais…

Et Patrice eut une posture amusante. Il l’aurait souvent par la suite, avant d’exprimer quelque idée anodine et pleine de justesse. Il avait sa poêle à la main. Il trémoussa la tête au bout de son cou. Il roula des yeux en les lançant vers le ciel. Il fit une horrible grimace ne pouvant être prise pour un sourire et il se lança :

  • Tu sais, je n’ai pas grand-chose, je suis au chomdu et ces salopes de geoisbourg, ils filent pas gros.
  • Ça ouais !
  • Mais, je me dis toujours qu’on peut se démerder avec ce qu’on a. On n’est pas des geoisbourg. Mes parents et grands-parents ils avaient pas grand-chose et ils se débrouillaient pour faire bouillir quelque chose sur le feu. Et puis, quand il y en a pour deux, il y en a bien pour trois.
  • Tout à fait, tout à fait, ne t’en fais pas, je n’ai pas de goûts de luxe, juste des fantasmes parfois.

La pauvreté de l’endroit était tant habituelle aux yeux d’Arthur qu’il n’y prit garde. Les pays du monde entier s’enrichissaient fortement, ils possédaient tous de plus en plus de pauvres.

Pendant que Patrice s’activait sur sa cuisinière alimentée par une bouteille de Butagaz renouvelée mensuellement, Arthur partit à l’intérieur de lui-même, manière pour lui de digérer le nouveau, de le comparer à l’ancien, d’y trouver ou tout du moins d’y justifier sa place, soupeser.

Il repartit loin en arrière. Il n’avait pas toujours été isolé. Il avait fait des rencontres, en avait provoqué. Il avait agi selon ses conceptions de la vie. Il n’était pas rien. Il avait collaboré à des aventures significatives et charriait derrière lui son sac à dos d’espoirs et d’inaboutissements.

Comme beaucoup, il n’en était pas vraiment conscient, pas encore. Il avait ce besoin propre à une certaine jeunesse chercheuse et découvreuse de se sentir l’unique, le pionnier, là où précisément des centaines de milliers de jeunes devenus casés et désabusés étaient passées bien avant lui.

Mais il ne pouvait pas le savoir. Les liens de la militance traditionnelle s’étaient rompus depuis trop longtemps. Il vivait les fameuses affres perpétuelles et renouvelées de période historique en période latente, de ceux qui sont nés trop tard ou trop tôt. Son avenir lui semblait déjà dépassé.

 

*/*

À quelques semaines près, il avait eu vingt ans au moment de l’élection triomphale et hystérique du représentant de la gauche réunie. Cela semblait si loin, il y avait trois ans à peine. Arthur avait l’impression que les pétainistes du parti socialiste étaient au pouvoir depuis des siècles.

Les communistes, déjà, avaient quitté le gouvernement. Des siècles pour abolir la peine de mort, des siècles pour comprendre que toute cette gauche bidon c’était le versant social de la gestion des affaires courantes, la rigueur. Rendre les déjà riches plus riches et les pauvres plus nombreux.

Délibérément choisis et soutenus par des puissances financières occultes pour accompagner dans la paix sociale le démembrement complet du statut social des travailleurs, afin de correspondre au plus vite aux exigences de restructuration du capitalisme mondial, immoral, destructeur et cynique.

La droite usée n’aurait jamais pu aller si loin sans craquement de la société tout entière. Depuis, tous les journaux de grand tirage traditionnellement lus par la jeunesse subversive, Libé, Actuel, bassinaient à longueur de colonnes sur les hideux défauts des militants d’un monde plus juste.

Il fallait désormais réussir des coups de fric miraculeux, foncer dans la débrouillardise concurrentielle et libérale des loups gagneurs et croqueurs. Le visage éhonté et profondément féroce des années quatre-vingt se mettait tranquillement en place à coups d’images médiatiques, de renoncements.

L’image floue et dubitative d’un nouveau pauvre pas encore laissé pour compte tardait à prendre sa place dans le grand show spectaculaire marchand. En ce printemps 1984 du siècle dernier, on n’avait pas encore eu l’idée de vendre la misère, d’encadrer les exclus. Cela viendrait vite.

L’odeur caramélisée et piquante de l’oignon fricassé vint faire un rapide plongeon apéritif dans leur estomac creux.

  • C’est bientôt prêt, un canon de rouquin, un p’tit gamay de Touraine étant donné mes origines, c’est ce que je préfère.

Patrice hochait du menton et riait, grimaçait.

  • Va pour le Touraine, moi ma région gustative c’est plutôt la Bourgogne, le vin bourguignon est plus cher.
  • Ah ouais, le Vosne-Romanée, nectar, ah, une bonne bouteille de temps en temps, histoire de régaler les papilles.

Ils entreprirent de causer de vins et d’alcools, de bonne chère bien chère.

Comme seuls les pauvres savent le faire, imaginant comment ça peut être bon et finissant par se contenter de l’ordinaire grand public. Ils parlèrent toute la nuit, exubérants. Arthur rentra à son hôtel moins fatigué que d’habitude, ce matin-là. Son horizon s’était ouvert. Son esprit bouillonnait.

Lorsqu’il referma la porte de sa chambre d’hôtel et qu’il s’assit sur son lit d’une place occupant le tiers de l’espace, pour la Première fois depuis longtemps il n’avait plus d’angoisse, enfin. C’était le matin serein d’une nouvelle direction dans sa vie, le Premier jour d’un nouveau cycle.

Il allait jeter sa solitude aux orties, loin. La retraite avait suffisamment duré. Il était toujours capable de rencontrer l’autre. À vingt-trois ans, sa vie ne pouvait s’arrêter là. Il fallait agir, il agirait. Il se déshabilla et s’endormit rapidement. Ses rêves flottèrent, paisibles, une partie de la nuit.

 

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