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Publié par Christian Hivert

010

Ça allait mieux. L’air passait maintenant. Les fourmis lui parcouraient le bras, l’épaule, la moitié du cou, et jusqu’à la partie inférieure gauche du lobe cervical. Le sang recommençait à circuler lentement. C’est marrant cette histoire, pourvu que les fourmis ne détalent pas dans les draps.

Le chef encore embrumé par les marécages nocturnes d’où il tardait à s’échapper, ses yeux se posèrent sur le placard entrouvert face au lit et devant lequel était une petite table encombrée de papiers divers. Il soupira. Il faudrait que je fasse du rangement, y a toujours des délais à respecter.

Le délai pour pisser le matin, c’est de combien, faudrait voir ça ? Il réussit cependant à laisser tomber un pied hors du lit et resta ainsi un long moment en équilibre sur le bord du matelas, à regarder stupidement le lavabo. Il soupira et grogna, se laissant glisser, mit un pied au sol.

Il bâilla, ne s’étira pas, se leva en s’ébrouant un peu, écoutant Dominique Premier. Il dut faire un effort pour se stabiliser. C’est dur ce matin… Où es-tu Dominique ? Il fit un pas, se retrouva devant la cuvette convoitée en émail blanc, prit plaisir à pisser. Dominique Premier, son absente.

Il pensait être bien peu de choses en ce bas monde. Avec en tête son éternelle absente, son imaginaire jeune fille pour dialoguer. Dominique était bien loin de sa vie, elle n’avait pas voulu être aimée. « Je ne veux pas d’attaches. » Pourquoi n’avait-il aimé qu’elle ? Il vérifia ses misérables finances.

Voyons, quinze francs et quelques, plus les cent francs pour le gala de soutien à Front Libertaire cet aprèm, ouh, ça fait pas lourd, j’ai beau travailler, gagner ma croûte, je sais jamais ce que je fais de mon fric, c’est pas possible, faudrait qu’on me paye plus, voilà le truc. Il s’habilla rondement.

Il mit ses lunettes, se fila un coup de peigne et sortit de cette chambre où il ne rentrait que pour dormir. Et on peut dire qu’il l’avait cherchée dans tous les recoins de la capitale. Il avait mis des jours entiers et tenté plus d’une dizaine de petits hôtels où les chambrées étaient louées au mois.

L’histoire de ce secteur du logement populaire à Paris, les garnis, à savoir les maisons et hôtels meublés à l’intention des salariés modestes et des ouvriers, est méconnue. Les pas de la grande majorité de la population ne la mènent jamais dans les ruelles rabougries de ces quartiers tristes.

Invariablement, des tragédies calcinées faisant de nombreux morts attirent l’attention sur les rares hôtels meublés subsistant aujourd’hui, vétustes et surpeuplés, signes de la pénurie de logements pour les plus démunis, vestiges de ces époques où la population parisienne était pauvre.

Demeureront longtemps ces catégories spécifiques d’hébergement des plus pauvres, vieilles maisons insalubres du centre et des faubourgs, bidonvilles, foyers de travailleurs, cités de transit, cabanons des jardins ouvriers de la périphérie est de la capitale, squats d’immeubles délabrés, réduits.

Rôle rempli auparavant, et souvent infiniment mieux, par le garni. Conservés en place comme similis dérisoires au logement social déficient ou bien convertis en résidence sociale, ces hôtels sont aujourd’hui bien loin de leur rôle ancien d’habitat de transition entre migration et intégration.

Leur préservation, signe de la misère des temps, est aussi le témoin du maintien des plus pauvres dans la ville, de ceux qui sont encore indispensables aux petits métiers d’entretien, et encore pas tous. Leurs luttes continuelles et sporadiques en sont le spectateur constant et colorent les époques.

Certains étaient beaucoup trop chers, d’autres bien mal tenus. Parfois Arthur repartait dès le lendemain. Il avait réussi à trouver celui qui lui ressemblait, petit hôtel vieillot tenu et entretenu par un jeune couple. Les toilettes étaient au demi-étage dans l’escalier de bois, un lavabo par chambre.

Il prendrait son petit-déjeuner au Nord Sud. Jean-Louis lui ferait crédit. Arthur y avait pris ses petites habitudes, lorsqu’il rentrait de son travail de nuit ou lorsqu’il avait des repos. Lorsque Rosalie arriva au Nord Sud avec ses copines, le type était déjà assis en grande conversation avec Momo.

Arthur aimait fortement toutes ces résurgences du Paris populaire et gouailleur. Le Nord Sud représentait encore un de ces lieux. Il n’avait pas été rénové depuis des lustres. Cela sentait encore son Gabin et son Jouvet. La vieille là-bas, c’est pas Arletty ? Et ce serveur à la veste bordeaux ?

Elles s’installèrent au fond du café, précisément à côté du juke-box pour être au plus près de la musique. Elles étaient passées devant la petite vieille, toujours en train d’écrire et de corriger on ne savait quoi, dans le coin avant le présentoir. De temps en temps, elle se jetait fébrilement sur sa page.

Était-ce le signe de l’inspiration subite ? Le moment décisif où l’idée-lumière se libère avec extase sur le papier ? Elle retournait son crayon dans tous les sens, prenait plusieurs fois de suite la résolution de commencer à écrire dans une sorte d’impulsion vive venue du cœur, semblait-il.

Mais le cœur n’était plus ce qu’il était. La main avait plusieurs fois fait le geste. La pointe du stylo s’était à chaque fois rapprochée du papier au point d’y déposer une fugitive caresse en vain. Le mécanisme de la création s’était à maintes reprises mis en branle et la page n’en frissonnait point.

La petite vieille devant son demi de bière et sa page raturée à l’excès s’effondrait et laissait se dissiper sa frustration en larmes. L’angoisse devait être à ce moment à son point culminant. D’autres fois cela allait mieux. Elle écrivait des pages et des pages d’affilée, avec frénésie, épanouie.

Quand Rosalie était passée devant elle tout à l’heure, elle rêvait. Sur le présentoir il y avait une tarte à la fraise. Sur la figure de la vieille il y avait une couche épaisse de mauvais maquillage. Dans les cendriers ou aux doigts des gens, des cigarettes de marques diverses se consumaient.

 

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