Partager l'article ! Dominique Premier ou "Le désambiguïseur": Arthur n'écoutait que d'une oreille distraite, pensant qu'il ferait bien ...
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Arthur n'écoutait que d'une oreille distraite, pensant qu'il ferait bien de se réveiller, car il commençait à s'ennuyer un peu. Puis, tout à coup, un petit cimetière leur apparut où il y avait un léger attroupement. Une vieille femme se tenait courbée, geignant.
Elle avait un grand sac vraiment lourd. Elle s'éloignait d’un tombeau mortuaire ouvert, que des ouvriers maçons s'apprêtaient à refermer. Un murmure de désapprobation vindicative parcourut l'assemblée tandis que la vieille, tout en continuant à maugréer et à gémir, avançait courbée, se lamentant, halant son sac.
Le militant se retourna et lui dit : "C'est la comtesse, les socialos ont dit que c'était un privilège qu'elle ait enterré ses morts ici, ils lui ont donné un délai pour les enlever, c'était le dernier jour aujourd'hui." Il était abasourdi par ce qu'il venait d'entendre. Quelle époque était-ce, où était-il ?
Un vieux type, avec une casquette en velours sur le crâne et un mégot jaunâtre éteint au bec, branlant le chef, tout emplit de commisération et l'œil humide, murmura : "C'est quand même ben des saligauds, les v'là qui nous piquent même la terre de nos disparus, sang d'fumiers, salauds."
Le militant reprit : "Y avait son mari mort en Algérie et son fils tué au Liban l'an passé, famille de militaires." Juste à ce moment-là, le sac en plastic noir, ne résistant pas à l'action déchirante des graviers sur lesquels il était tiré, laissa échapper son contenu macabre, en grappe d’os.
Une onde de dégoût parcourut l'azur éclatant de cette soirée de printemps, suivie d'un frisson de curiosité morbide et d'une clameur de gens faussement horrifiés et trouvant avec une joie primitive le prétexte d'expulser leur haine : "Il faut faire quelque chose." "Faut pas laisser passer ça, chef." "Chef, c'est p't'et le moment d'agir. "
Une femme se mit à strider : "Où sont les hommes, c'est une honte. " Un type, l'air important, s'avança le ventre en avant, un brassard tricolore au bras, la voix grasse et profonde : "Allons, calmez-vous, c'est pas not'faute tout ça, et puis on ne peut rien faire. " "On fera passer une pétition tout à l'heure, pour leur faire avoir la médaille, allez. "
L'hystérie hurlante devint vague exaltée, puis ressac aventureux, puis silence déterré du cimetière. La vieille femme se désolait en regardant son sac éventré et les restes miasmatiques de ce que fût son mari. "Comment j'vais faire, j'ai amené que deux sacs et y a le fils à prendre, oh, là, là comment j'vais faire ? "
Son regard perdu, tourné vers l'assistance, elle pleurait. L’assistance assistait mais ne l'aidait point. Le militant se détourna et l'entraîna dans son sillage. Ils tournèrent le dos à la scène.
Arthur se mit à penser que ce n'était pas là des gens bien dangereux, pas assez solidaires entre eux. "Tout comme chez nous" ajoutait-il dans sa tête, et il se mit à sourire. Il faisait soleil et des groupes de personnes commençaient à sortir de la salle de réunion.
Ils dialoguaient avec animation. Ils marchaient lentement, se cherchant, se séparant, se rattrapant, se rapprochant, dansant une valse superflue pour le libre écoulement des arguments réciproques ou nécessaire à leur élaboration.
Devant eux, s'étendaient de grandes rangées de tables en bois sculpté, avec des dorures à l'or fin. Le dessus des tables était en cuir teinté soit de vert, soit de rouge. Tout autour de ces tables, des chaises au velours haut de gamme étaient disposées. Le tout formait un réfectoire de luxe en plein air. I
ls approchèrent de cette exposition de salles à manger princières, déconcertés et curieux. Ils devaient quitter le gravier du cimetière et poser les pieds sur un tapis de mousse verte ou de fin gazon. Le militant se retourna une fois encore et dit : "C'est de l'art chinois, une prise de guerre de l'été dernier, ils sont en vente, pour les frais, en attendant ils nous servent pour pique-niquer. "
"Purée, il doit y en avoir pour un paquet de blé." calcula Arthur, abasourdi. "C'est dément, ils s'en servent pour casse-croûter, de vraies brutes, une prise de guerre, profit, profit, que de nobles sentiments patriotiques suscites-tu ? " Un bon rayon de soleil lui réchauffait le nez jusqu'aux sourcils.
Il avait du mal à respirer. Sa gorge était sèche. Il toussa. Puis il tenta de se dégager le nez en reniflant et soufflant alternativement. Cela ne donna aucun résultat. C’était trop sec. Il se sentait tout endolori sur un côté et avait envie de pisser comme chaque matin après une nuit de sommeil.
Ce qui lui paraissait surprenant. Il ne dormait pas. Ou alors était-ce bien le matin après une nuit de sommeil et il finissait un rêve ? "Tiens, c'est fort possible, ça, voyons voir, suis-je allongé ou debout ? " Il tenta de soulever la tête et de déplacer un bras. Il le sentit s’effondrer lourdement au sol. "
Mumm je suis allongé, ça ne fait pas de doute." pensa-t-il mollement. Il attendit que la liaison de commande soit rétablie entre son bras ankylosé et son cerveau endormi pour pouvoir prendre son mouchoir de tissu blanc, patientant sur une chaise à côté du lit. Il se moucha tapageusement.
Ca allait mieux. L'air passait maintenant. Les fourmis lui parcouraient le bras, l'épaule, la moitié du cou, et jusqu'à la partie inférieure gauche du lobe cervical. Le sang recommençait à circuler lentement. "C'est marrant cette histoire, pourvu que les fourmis ne détalent pas dans les draps. "
Le chef encore embrumé par les marécages nocturnes d'où il tardait à s'échapper, ses yeux se posèrent sur le placard entrouvert face au lit et devant lequel était une petite table encombrée de papiers divers. Il soupira. "Il faudrait que je fasse du rangement, y a toujours des délais à respecter. "
"Le délai pour pisser le matin, c'est de combien, faudrait voir ça ? " Il réussit cependant à laisser tomber un pied hors du lit et resta ainsi un long moment en équilibre sur le bord du matelas, à regarder stupidement le lavabo. Il soupira et grogna, se laissant glisser, mit un pied au sol.
Il bailla, ne s'étirera pas, se leva en s'ébrouant un peu, écoutant Dominique Premier. Il dut faire un effort pour se stabiliser. C'est dur ce matin, où est tu Dominique? Il fit un pas et se retrouva devant la cuvette convoitée en émail blanc et il prit plaisir à pisser, soulagé, Dominique, son absente.
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