Mendes était-il entouré
d'une horde de galopins espiègles, cela faisait bien longtemps que l'on ne voyait plus de ce genre de choses, l'école était obligatoire. Comment avait-il pu fuguer ainsi, des jours et des jours,
puis être retrouvé, placé, talonné, rejoint, incorporé et débarqué, oublié ?
C'était il y a bien longtemps, au temps des jeunesses d'espoirs si fins, avant le génocide du Rwanda. Les carrioles ne carbonisaient pas chaque nuit dans les villes du Pays. S'effondrèrent l’empire soviétique et les Tours jumelles, fut détruit le Mur de Berlin... précipitamment rétablit en Palestine.
L’Irak, le Moyen-Orient et les délectables aspirations d’un troisième millénaire apaisé se sont volatilisés, confiant toutes armes aux misérables, dans un mépris convenu de l’idéal Républicain, face aux terrorismes manipulés de plus en plus menaçants. Arthur avait encore espoir, rêvait toujours.
Devant lui s'étendaient les ruelles issues des anciens terrains des maraîchers et des bidonvilles et baraquements. Certains paraissaient coquets, par là habitait Mendes, sa mère, ses beaux pères, ses amours et ses peurs. Par là ses ombres s'étaient fondues dans les nuits de ses absences, il avait six ans.
Comment cela pouvait-il se faire? Un marmot, un culotte courte, un chialeux, là dans la rue, dans les nuits des misères, abandonné par les dernières petites bandes d'espiègles rentrés se frotter aux chaleurs de leurs foyers respectifs, houspillés par les tendresses vindicatives des mamans affairées.
Guidé par l'envie de fuir. Il est seul. Personne ne se préoccupe de ses besoins. Aucun argent pour survivre. C’est le privilège du démuni d’expérimenter cette émotion à nulle autre pareille. Au plus intime des profondeurs de son inconscience, un désir inextinguible de vivre, vivre heureux.
Il est vain de brocarder un échec de la fracture sociale. Les plus hauts responsables de la planète sont impuissants, paralysés devant l’ampleur de la tâche, occupés à compter. Mendes vivait son enfance tiraillé entre rêves et angoisses perpétuelles, ombres qui obscurcissent la figure cajoleuse.
De sa mère il en rêvait chaque nuit et chaque jour au loin d'elle, ne vivait que pour revenir à elle, se sauvait de partout pour retrouver le chemin de cette maison où il n'y avait pas de place pour lui, et pourtant il se souvenait de ce visage cajoleur, il était couché sous l'évier, il voyait les tuyaux.
Il savait rester seul et interdit, en complète sidération, immobile et muet, sa maman le lui avait appris, tu peux rester mais il ne faut pas que tu bouges, il ne faut pas que l'on t'entende, tu ne dois rien dire et respirer doucement, alors le visage aimé le cajolait encore du coin de l'œil, la porte se fermait.
Quand Mendes se perdait au milieu des foules suspicieuses il apprenait année après année à se faire invisible, impénétrable, la population n'était pas encore indifférente comme maintenant, s'intéressait au sort de l'autre, au sort de ce marmot incongru que l'on ne pouvait relier à aucune histoire locale.
Il avait développé des trésors d'imagination pour se fondre, disparaître aspiré par une inexistence, il lui fallait attendre patiemment que sa maman soit disponible pour qu'il retourne la voir, qu'il soit vers elle, près d'elle, mais elle ne pouvait pas, tu comprends, il n'y a pas la place, c'est trop petit.
Parfois Maria était fière de son marmot, toujours il se débrouillait pour leur échapper, toujours il retrouvait le chemin de la maison. Parfois, rarement, il n'y avait pas d'homme en cours. Elle lui faisait une place dans le grand lit, le réchauffait de son corps alourdi, mais le petit grandissait.
Maintenant c'était un petit adolescent, il était mignon, il allait plaire aux femmes, il fallait qu'il parte, qu'il ne revienne pas, qu'il aille travailler, trouver une femme, faire une famille, il avait l'âge de ses frères lorsqu'elle avait fui son père et que les hordes de la PIDE de Salazar pourchassait les rouges.
Grâce à des indicateurs, les "bufos", fondus dans la population, les escouades de soudards dirigés par son père faisait une guerre constante à tous les marginaux, pauvres, révoltés, les dénonciations, de plus, bien souvent étaient mensongères, et ils arrêtaient, torturaient, semaient terreur et désolation.
Maria n'aimait pas se souvenir, c'était là, c'était en elle. En 1970, lorsqu'elle avait accouché de Mendes la radio commentait la mort de Salazar, puis Marx lui avait dit que rien n'avait changé. Marx savait, il était instruit, il faisait des études, rencontrait des étudiants français, des gens biens, informés, polis.
Quatorze années s'étaient passées. A la fin de ses études, en 1976, Marx était reparti, il y avait eu une révolution des œillets. Elle avait perdu son principal soutien, elle avait du tout gérer seule, il n'était jamais revenu, n'avait jamais donné de nouvelles. Elle était fière de ses fleurs en pots.
Mendes n'avait plus jamais voulu rentrer dans une école ni apprendre. Quand il va revenir Marx, j'irai avec Marx, avec Marx j'apprendrai. Marx ne reviendra pas et tu seras ignorant, voilà ce qui va se passer, et puis tu ne sauras rien faire, tu deviendras brigand, tu seras connu par la police, tu auras un juge.
La première fois que Mendes avait disparu pendant une semaine, une longue semaine où Maria avait crue devenir folle, il était parti retrouver Marx. On l'avait retrouvé à la gare d'Austerlitz à demander comment il pouvait aller au Portugal retrouver Marx, comment avait-il fait? A six ans.
Depuis ni les juges ni les éducateurs, pas plus les assistantes sociales, encore moins les instituteurs, bien évidemment pas les policiers ou les juges, nul n'avait compris le marmot ni n'avait su s'adresser à lui, le convaincre, lui promettre, l'intéresser, le conduire, le contraindre, l'éveiller, l'éduquer, l'instruire.
Le mouflet défiait toutes les forces naturelles et humaines, dans un refus constant et obstiné il s'était construit comme une jachère bougonne, une friche désagréable, les conseils glissaient, les ordres se heurtaient, au mieux le silence, au pire la moquerie gouailleuse, le petit souvent était sinistrement hilare.
Il se moquait, ne prenait personne au sérieux. Il semblait que tout au long de sa vie, si courte serait-elle, il serait dans l'impuissance vitale de revêtir l'accoutrement de l’homme fier de sa personne, et il effacerait avec virtuosité le regard absent que des ouailles nanties portent au loin. Il serait un homme en trop.






Lettre
ouverte


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