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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

Chaparov'n'porn

BISTROTS (Les chevaliers ivres : Livre III)

Christian Hivert

Roman social contemporain

Préface

Malheureusement sans réponse aucune à une demande transmise à Virginie Despentes, ce troisième tome de l’héptalogie Les chevaliers ivres demeurera sans préface

Avertissement

Il est toujours utile de préciser, lorsque l'on utilise le mot de roman, qu'il s'agit d'œuvre de création ; les personnages sont par conséquent vrais, puisqu'ils ont été imaginés pour animer cette invention.

Si toutefois quelque personne physique vivant sur Terre, à l'époque contemporaine à cette histoire, se reconnaissait dans ces lignes, il ne pourrait absolument s'agir que d'une fanfaronnade de sa part.

Aucune personne vivante fréquentée par l'auteur n'ayant jamais eu, mais jamais hélas, l'étoffe ou l'aura de pouvoir prétendre le moins du monde être un personnage de roman, créé pour la situation.

Certains faits bien évidemment sont engendrés à partir de véritables aventures, marginales, et cependant relatées ou commentées par voie de presse ou d’études savantes de doctorants sûrs d’eux.

Bien que l'aventure du collectif USINE de Montreuil, du Comité des Mal Logés et des squatters parisiens des années 80 du siècle passé, soit de nature historique, les exploits contés ne sont que fiction.

Utilisation Subversive des Intérêts Nuisibles aux Espaces

À tous ceux et celles qui n’avaient que leurs âmes et leurs culs, et ceux et celles qu’horrifient les prédations et prétentions à offenser les corps et abuser les âmes…

1ère partie - Aux enfances

Chapitre 1 – Mère Brunet

 

Arthur venait de s’ébrouer d’un bien mauvais rêve semblant annoncer des époques pires et lointaines qui leur reprocheront à coup sûr de n’avoir su être encore plus furieux : le plancher de bois du grand squat U.S.I.N.E. résonnait sous les coups redoublés des randjos ou des Doc Martens d’autonomes, de punks, de jeunes skins, militant pour un monde nouveau.

Ce rêve le poursuivait et s’inscrivait dans son être à chaque épisode nouveau de sa vie, quel nouveau départ cela lui annonçait-il, de ces brouhahas menaçants et ces rassemblements frustrés, ces vociférations et sourires de traitres costumés, une fois même il s’était retrouvé en conversation avec le président de la République, le plus récent, en toute intimité et discrétion.

C’était il y a vingt, trente ans, dans l’ancien siècle, pour une fraction de la jeunesse d’alors, le rock le plus dur et hurlant évoquait une démarche satisfaisante pour piloter des aventures et des ennuis en contestant toute soumission aux valeurs maitresses de la société. Pour beaucoup il s'agissait de faire la révolution ou de proposer une utopie politique alternative.

Arthur avait vingt quatre ans et aurait quarante ans en l’an 2000, il semblait l’un des plus âgés de ceux qui habitaient le squat ou y passaient leurs jours ; les plus anciens — ceux qui étaient reliés aux aventures les plus tumultueuses des années 70, les vieux guerriers, les briscards, les conteurs d’histoire — ne voyaient pas d’intérêt à s’y montrer plus que cela.

Mais de fait la plupart finissaient par avoir des aventures comparables au système, en marge, et ils rêvaient de se rendre heureux, tandis que leurs corps succombaient aux désirs de plaisirs et à ses intoxications. Ils n’étaient pas retenus par le travail à plein temps, ni l'idée de gagner le plus d'argent possible, ni d'avoir du pouvoir, ils étaient sans talent monnayable.

Les puissants étalent leurs dispositions — qui comme les goûts seraient indépendants, des dons, des aptitudes individuelles : conception bien pratique tant elle permet d’en absoudre la caractéristique sociologique, si fâcheuse au yeux de ceux qui les possèdent —, ils chériraient ne les devoir qu’à leurs vaillances personnelles et en rester les uniques pourvus.

Il est indéniable que ces dispositifs de l’emprise et de la reproduction sociale sont si appropriés — et si bien protégés par ceux qui en sont les propriétaires et ne peuvent maintenir leur condition qu’aux frais de ceux qui les endurent — que rien ne peut les mettre en défaut et même pas l’école, pourtant le seul élévateur à disposition du pauvre, souvent en panne.

Et cette école, tous en cette période de 1984 la rejetaient pour son esprit de fabrique de formats utiles et de comportements nécessaires ; tous la rejetaient en ce qu’elle était l’école de la soumission aux valeurs anciennes d’une puissance impériale, violente, immorale et si souvent dans le passé génératrice de conflits guerriers, de tortures et massacres coloniaux.

À l’école, une foule de gens apprend à se taire, à penser au son de cloche, à se croire bête. Et jamais ils ne s’en relèveront. Alors c’est vrai qu’ils ont été moulés de façon à mettre leurs gosses à l’école et qu’ils le font sans se poser de questions, mais les cicatrices sont là… Catherine Baker (Insoumission à l’école obligatoire — 1985)

Or Arthur avait profité de son passage dans les murs de l’école pour s’affranchir de l’ambiance oppressive qu’un grand frère jaloux et teigneux lui faisait subir ; dans la classe il était à l’abri des atteintes, recevait l’attention des maitres, apprenait avec volubilité, enfin délivré du poids insane de l’avilissement dévastateur et de la stérilisation fraternelle.

Là où beaucoup de très instruits indociles réprouvaient les voies usuelles de l’instruction, Arthur y avait saisi une grande chance de libération et de progression. A l’école enfin il n’était plus le benêt sujet permanent des moqueries fraternelles : il était celui qui comprenait le plus vite, qui pouvait expliquer aux autres ; il devenait intelligent, se construisait, assoiffé.

Chaparov, elle, semblait ne jamais aller en cours à son Lycée Autogéré, toutes les après-midi en compagnie de Gina ou bien seule, elle cherchait les compagnies de passage, une fois son choix fut Arthur. Tous les groupies et musiciens des bandes de punks s’étaient transportés de concert chez un producteur de films pornos, le squat était vide de cris et de sons.

Au retour, ils en avaient tous parlé comme des adolescents gênés de parler de sexe — les plus provocateurs s’étaient mis en slip, n’avaient pas été plus loin —, tous s’étaient moqués de tous : une routine amicale ; tout en dénigrant la morale bourgeoise sur la sexualité, ils n’allaient pas au bout de leurs prétentions libertines : n’assumaient pas plus que d’autres.

— T’en penserais quoi toi Arthur, si je jouais un rôle dans un film porno ?

— Ma foi, c’est délicat, cela dépend de toi, comment tu vois ton corps, ta pudeur, ton sexe, c’est délicat, le sentiment de pudeur nous atteint tous mais pas de la même manière, il y a plein de situations différentes, si tu aime le sexe ou non…

La jeune Chaparov avait posé la question calmement, ce jour là elle était sérieuse, elle avait attendu que tous soient partis et que la pièce fut vide. Pas d’ironie ni de complicité égrillarde comme avec sa pote Gina ; une question froide, une bouche sérieuse, un menton appliqué, un œil sec dans un regard franc : Chaparov le défiait, l’œil vif, le testait-elle ?

Arthur n’en n’était qu’au début de sa vie adulte, il avait tout juste vingt quatre ans et n’était déniaisé sexuellement que depuis peu. Dans le grand squat USINE de Montreuil en 1985, au milieu des petits punks excités et des rescapés de l’obligation scolaire, il était l’un des plus âgés, avait déjà assumé des responsabilités militantes, était écouté, savait décider et agir.

Il prit le temps de soupeser ses mots, toutes ces questions le renvoyaient à loin en arrière : en flots irrespectueux de toutes limites symboliques ou barrières morales, lui parvinrent aux berges de la conscience toute une série d’évènements qu’il pensait avoir oublié : Chaparov sans le savoir mettait l’accent sur une partie de ses premières découvertes des corps.

Les toutes premières fois où il avait entendu parler de prostitution avaient eu lieu au Lycée Henri Quatre, dans la cour de ce que l’on appelait le « petit lycée », le collège dirait-on désormais. Les matins où la main d’un père affairé le lâchait apeuré devant le grand portail double de la rue Clotilde, en avance, il voyait les exercices des Saint-Cyriens en tenue.

La plupart de ses camarades étaient des petits cons arrogants issus de milieux aisés, ils tenaient à le montrer. Ils racontaient à la volée leurs exploits de sport d'hiver, de voile, leurs voyages en avion et leurs péripéties touristiques à profusion. Désagréables et méprisants. Elté était différent, comme lui cancre, cancer de la classe, ils étaient devenus amis.

C'était par Elté qu'il avait rencontré Pierre Selos un vieil anarchiste, poète, chanteur, psychologue et pédiatre sur ses entêtes de courrier ; il avait monté un petit mouvement avec des mômes : Des Enfants et des Hommes. Le programme était ambitieux, l'ambiance détendue : les mouflets pouvaient s'exprimer en toute liberté ; leur liberté d’enfants avec des mots adultes ?

Arthur avait été séduit, on y parlait de donner la parole aux enfants, de les affranchir des us et coutumes des parents, de leur laisser la liberté sexuelle, de leur donner le droit de vote, de leur laisser choisir leurs études. Un petit journal avait même été fait, entièrement par les gosses. Il y avait participé avec enthousiasme, se séparant d’avec sa tristesse habituelle, son inutilité.

Les années 1970 à 1980 ont vu se déployer toutes sortes de positions et d’actions protestataires dans tous les usages du vivant humain et de ses structures sociales — singulièrement dans le domaine éducatif, sexuel, et familial —, avec un souci permanent d’autonomie et de remise en cause de tous circuits de domination, en rupture des traditions de patriarches.

Pierre avait tenté de l'orienter sur une école libre de type Summerhill, l'école et la ville, qu'il était en train de monter avec un professeur de faculté. Mais c'était une école privé, cela n'avait aucune chance d'intéresser ses parents : mère communiste, père fils et petit fils d'instituteur, il ne fallait pas brader la laïque, et on n'avait pas les moyens des bourgeois.

Cette École et la ville — alors en projet et négociation avec les ministères concernés — accoucherait dix ans plus tard d’un Lycée Autogéré de Paris, suite à l’arrivée d’une prétendue gauche au véritable pouvoir — Georgina Dufoix encadra et normalisa les velléités, on se soumit pour exister — ; Chaparov en devint l’une des meilleures élèves buissonnières.

Les plus âgés du Lycée de Monsieur Quatre, dit Henri, se vantaient d’avoir eu des rapports avec des filles qu’ils avaient payées, l’ambiance étaient viriliste et l’éducation de ces futurs joyaux de l’organisation élitiste républicaine faisait souvent référence aux apprentissages dans des bordels : ambulants au service militaire, ou maison close en ville de permission.

Elté avait une belle voix et savait des chansons par cœur : il venait de chanter sur l’enregistrement des deux derniers disques de la carrière de Pierre Selos; il n’avait que treize ans et Arthur guère mieux. Leur questionnement mutuel sur l’intérêt de poursuivre une vie si indigne les avait rapprochés ; l'escorte de l’oreille affable de Pierre fait vivre, espérer une vie.

Alors goguenard et vivement critique, Elté, au passage de leurs prétendues prouesses de corps de garde, s’amusait à leur chanter d’une vois forte et claire : Au suivant de Jacques Brel, ou La complainte des filles de joie de Georges Brassens, deux amis ou connaissances de Pierre : les futurs joyaux de l’ordre se révélaient teigneux, étaient des brutes humiliantes.

Arthur prit son souffle, regarda Chaparov et soutint son regard ; il savait pertinemment ne pas devoir juger : Chaparov sortait de l’adolescence, jouait avec ses limites et ses possibilités, testait la révélation de ses charmes, son jeune corps rendait malheureux certains garçons, ne voulait pas travailler, et se proposait d’enrichir l’industrie du sexe. Il lui parla délicatement :

— Je n’ai pas d’à priori sur les relations sexuelles, pour moi chacun doit pouvoir faire de son corps ce qu’il souhaite, sans être forcé par quoi que ce soit, encore moins par qui que ce soit. Tu sais que je vais rue Sainte Anne avec le Père Arthur tous les lundis, on rencontre plein de gens qui se prostituent et d’autres associations qui essayent d’agir pour que ça aille mieux. Le porno on te demande d’avoir des rapports sexuels et on te paye, tu peux presque te dire comédienne ou actrice, le souci, c’est que c’est avec ton sexe que tu fais cela, et que en chacun d’entre nous, il y a ce vieux truc qui s’appelle la libido, et qui semble nécessaire au bon fonctionnement de chacun, cela détermine nos relations globales, si on plait, si on plait pas, à qui on plait. Le sexe est plus ou moins important chez les gens, certains ont un gros appétit, d’autres moins, certains en éprouvent un grand plaisir, et beaucoup encore non, le problème est qu’en utilisant ton sexe de manière professionnelle tu déstructures ta libido et tu la modifies, parfois jusqu’à ne plus en avoir ou en être dégoûtée, sauf que cette libido c’est ton corps, c’est toi, bon et puis je ne parle pas de tout ce système qui induit des rapports emplis de misère affective et sexuelle, ton film et ton cul sera vu par tous les recalés des vies affectives qui viendront se branler dans des placards à balai après avoir mis une pièce dans la fente...

— Oui, mais ça c’est pas mon problème, je ne suis pas responsable de ce monde là, on le combat ou au moins on essaye… Je suis comme toi, je préfèrerais un monde où on aurait pas besoin de bosser. Je préfèrerais un monde où les femmes auraient autant de pouvoir que les hommes dans la société (pouvoir sur elles-mêmes, sur leur vie, j’entends), seraient aussi libres, auraient autant de possibilités de choix. Ce n’est pas le cas. Alors oui, on se bat pour que ça le devienne, en attendant mon capital c’est mon corps.

— Ils peuvent te reconnaître certains, tu es d’origine algérienne, il y a pas mal de clients de ce genre de film chez les travailleurs pauvres, un oncle, un cousin…

— Et alors, tu crois qu’il ira se vanter d’avoir été voir un porno…

— Et puis de toute façons tu as le temps d’y réfléchir, tu m’as dit toi même que tu étais encore mineure, les actrices doivent être majeures…

— J’ai juste un 8 à transformer en 6 et le producteur il y verra que du feu, je suis née en 1968, je me vieillis de deux ans, c’est facile, regarde…

En effet en grattant finement le carton jaunâtre ne peluchait pas trop et le petit jambage pouvait s’effacer...

— Oui, mais bon, après c’est quand même toute ta vie sexuelle que tu risques d’handicaper ! leur échange fut interrompu par l’arrivée de Simon.

— Alors, comment il va ?

— Beh ça commence à aller un peu, le père Arthur est resté là-bas avec lui, il veut en profiter pour le décider à partir en famille d’accueil à sa sortie de l’hôpital, ils le gardent encore deux trois jours en observation, ils lui ont fait un lavage d’estomac…

— Ah ouais quand même, et t’as eu le temps de parler avec lui un peu…

— Oui, il est réveillé, il s’ennuie, il veut se casser, c’est à cause de Marie-France, c’est une nana dont il est amoureux depuis longtemps, une petite de son âge, ils ont déjà fugués ensemble, elle est placée la journée et le soir elle est chez ses parents…

— Ah, et ils ont des soucis ?

— C’est le frère de Marie-France, il est plus âgé, et il oblige Mendes à faire des choses avec lui pour le laisser voir Marie-France, sinon il les tape tous les deux…

— Il te raconte pas mal de choses dis donc…

— Ça craint d’enfer, il l’oblige à faire quoi ? Faut aller le taper ce porc…

— Si on fait ça Mendes et Marie-France ils ne se revoient plus jamais avant d’être majeurs, non, par contre on peut l’écarter le frère, j’ai été voir les flics… on m’a dit d’aller voir la Brigade Mondaine…

— C’est chaud quand même, et tu vas y aller ?

— Je n’ai pas le choix, Mendes retournera toujours pour voir Marie-France, et le frangin profitera, il ne comprend rien, il ne pense même pas que c’est interdit par la loi

— Mais comment il t’as dit tout ça ?

— Parce que je fais des choses avec Mendes aussi… petit tonnerre et silence, Chaparov baissait les yeux !

C’était une journée ordinaire au squat Usine du 15 de la rue Kléber à Montreuil, heureusement sur la série de tables — dérobées au self universitaire le plus proche et assemblées en grande table de banquet —, des paquets de croissants — soustraits d’une camionnette d’épicier de quartier — attendaient l’attention fine de leurs gourmandises.

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