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Publié par Christian Hivert

Nuit blanche debout

LE PARTI DES INDIGÈNES DE LA RÉPUBLIQUE

Communique

Nuit (blanche) Debout : Comment sortir de l’entre-soi ?

Les Nuits sont blanches. Menacées de précarisation et de déclassement par la loi El Khomri, les classes moyennes blanches se sont massivement mobilisées et composent la majorité des assemblées présentes aux Nuits Debout. Traversées par deux grandes tendances, l’une radicalement anticapitaliste, l’autre plus encline à emprunter les contours d’un progressisme citoyen, lié essentiellement aux questions de féminisme, d’écologie, de libertés individuelles et de formalisme démocratique, le mouvement se heurte aux mêmes faiblesses de la gauche traditionnelle. Non seulement le « lumpen prolétariat blanc » y est absent, mais les milieux de l’immigration et des quartiers populaires (QP) se tiennent prudemment à l’écart.

Pourtant, les effets dévastateurs de la réforme ne s’arrêteront pas aux frontières des grandes villes et dégraderont les conditions de vie déjà déplorables des QP. Pourquoi peinent-ils à rejoindre la Place de la République ou les diverses initiatives locales qui ont été lancées ? Soulevée par les organisateurs eux-mêmes, la question de l’absence des quartiers et des populations non-blanches, bien que plus relative dans certaines mobilisations lycéennes et estudiantines, cristallise tous les mécanismes de reproduction du champ politique blanc.

La convergence des luttes ne se décrète pas. Suffirait-il de lancer une invitation aux représentants d’organisations de l’immigration et des QP pour en sanctionner la présence effective ? Aujourd’hui, nulle organisation ne bénéficie d’une base sociale assez conséquente pour prétendre à une telle légitimité. Si leur participation présente quelque intérêt, le risque est toujours de se voir cantonner au seul rôle de « visibilisation de nos luttes », trop insuffisant pour imposer un réel rapport de force en faveur des QP. Au mieux, c’est l’occasion de « profiter d’une tribune » pour sensibiliser aux problèmes des quartiers. Au pire, nous sommes la « caution indigène » d’une assemblée embarrassée par sa propre homogénéité sociale.

En effet, si les habitants des quartiers ne se sentent pas « concernés » par les Nuits Debout, ce n’est pas parce qu’ils ignorent leurs propres intérêts, ce n’est pas seulement parce qu’ils se refusent à se solidariser avec un milieu qui ne les a jamais soutenus quand, eux, se mobilisaient, comme ce fut notamment le cas pendant les révoltes d’octobre 2005. Mais c’est d’abord parce que, Nuit Debout, dans ses termes et ses modalités d’actions actuels, ne les concerne pas.

Notons, par exemple, que le taux record de chômage des jeunes des QP (plus de 40 %) réduit naturellement l’intérêt porté à une loi qui touche surtout ceux qui bénéficient déjà d’un contrat de travail. Par ailleurs, la réalité des QP et les priorités politiques qu’ils expriment lorsqu’ils se mobilisent est riche d’enseignements pour qui veut bâtir des ponts vers l’autre côté du périph’.

Alors que les crimes policiers racistes, les contrôles au faciès, la chasse aux sans-papiers, la négrophobie, l’islamophobie et la rromophobie d’État, les discriminations et plus récemment l’état d’urgence, ses 3000 perquisitions et ses assignations à résidence, ravagent la vie quotidienne des habitants des quartiers, sans provoquer un soulèvement massif de l’ensemble de la population, l’impressionnant succès de la mobilisation contre la loi El Khomri, sonne à l’oreille comme l’expression d’un énième « deux poids deux mesures », jusqu’au sein des mouvements de contestation.

Tout se passe comme si les luttes de l’immigration étaient imperméables. En témoigne la succession d’une séquence « post-attentats », où les mobilisations des organisations non-blanches se sont multipliées pour dénoncer l’islamophobie, la négrophobie d’État (dont les propos racistes de la ministre Laurence Rossignol) et les guerres impérialistes, et d’une séquence « loi El-Khomri », qui a entraîné des mobilisations essentiellement blanches.
Il faut savoir lire cette chronologie car aujourd’hui les milieux blancs paient leur indifférence passée vis-à-vis d’un état d’urgence qui ne les touchait pas directement. Renforcé par son offensive dans les QP, l’État, impunément radicalisé dans sa tendance autoritaire, a gagné du terrain, ce qui lui permet de s’en prendre désormais aux classes moyennes. Celles-là même qui appellent désormais les QP à se solidariser !

« Le paradis pour tous, ou l’enfer pour tous ! », répondent les Indigènes de la République. Autrement dit, nous ne grossirons pas vos rangs pour garantir vos privilèges. Notre histoire nous a assez appris à décliner l’invitation. C’est à vous de venir grossir les nôtres et nous convaincre de votre capacité à sortir du consensus postcolonial et raciste en défendant nos exigences fondamentales ! Non pas seulement en saupoudrant d’antiracisme, de Palestine et d’Afrique le catalogue progressiste des « nobles causes » à défendre, ni en les compartimentant en commissions spécifiques, ni même en envoyant des missionnaires dans les banlieues pour les « éveiller » à la politique.

Que faire ? Venez sur notre terrain. Notre terrain, c’est un agenda politique où nos priorités ne seront pas systématiquement les vôtres, où nos intérêts seront parfois concurrents, voire contradictoires. Ce qui n’implique pas que la convergence est impossible. Au contraire, c’est là qu’elle est plus que jamais nécessaire, c’est là qu’elle pourra être effective. Car il faudra alors « négocier » les conditions requises d’une alliance véritable, d’égal à égal, prémisse de cet « amour révolutionnaire » que nous appelons de nos vœux. Non pas une convergence abstraite et prophétique mais le projet politique d’une majorité décoloniale que nous pourrions nous atteler à construire ensemble, dans une égale dignité.

PIR

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