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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

Au Roi Clovis

Chapitre 3 – Au Roi Clovis

 

 

 

 

 

 

 

Qui dira un jour la respiration si particulière du Quartier Latin dans les années 70 du siècle dernier ? Pourquoi, à ce point, en le traversant du sud au nord — par l’emprunt de la rue Mouffetard jusqu’à sa glissade le long de la Montagne Sainte Geneviève — des bribes d’histoire et de tumulte insolent habitaient si sensiblement chacune de ses poussières ?

L’enfant n’était pas Arthur, le serait-il jamais, lorsque l’on n’est que soi-même et que l’on ne se sent rien être ? Il sortait parfois de ce rôle dont on lui demandait de chaque jour s’habiller et explorait routes et chemins en dehors des sentiers balisés ; dans ce quartier il ne cessait d’en découvrir de nouveaux, il s’entrainait à s’éclipser sans que cela ne se remarque !

Le premier objectif avait été de se procurer la clé de cette prison caserne, si bien tenue pour la sécurité rigoureuse de ses chérubins, nés sous l’œil bienveillant des fées les moins carabossées. La clé fut empruntée à un surveillant débonnaire sous un prétexte futile et mensonger et rendue après avoir été copiée dans une petite boutique de la rue Blainville.

Le deuxième objectif avait été de ruser et contourner les différentes règles censées assujettir tous ces petits élèves sages à leur poste et leur rangée : dire que l’on n’était pas là parce que l’on était là, ou ailleurs, ou profitant de classe d’étude dans laquelle le surveillant ne faisait pas l’appel, préférant laisser une soupape aux récalcitrants de la tranquillité studieuse.

L’enfant avait fait cela tranquillement et très vite, dès sa première année de mortel ennui en ces haut-lieux, il avait la fugue instinctive, ce qui l’avait fait repérer d’Elté et le lui avait rendu complice. La petite porte du couloir menant au grand réfectoire s’ouvrait avec la clé sur la rue Clothilde, derrière la Panthéon ; troisième objectif : sécher la cantine, courir les rues !

Dans un premier temps il interrogea de ses pas toutes les traces discursives du quartier pouvant le ramener près de la Seine. C’était une époque incertaine où le désir d’en finir s’imposait plus ou moins tôt dans les parcours adolescents, mais était secrètement largement discuté, se limitait à des tentatives dont le résultat pouvait être malheureux et handicapant : le ratage.

L’enfant se renseignait discrètement, n’en parlait pas mais écoutait dès que le sujet venait ; il n’y avait pas encore de mode d’emploi publié. C’était une revendication muette, une dernière révérence et adieu : la pire des grèves totalement générale, sans objection ni soumission au moindre ordre possible ; il ne fallait pas se louper, l’enfant cherchait les ponts.

Parfois il avait chapardé — dans des cartables laissés un temps dans une cour momentanément désertée — quelques livres de classe ! Leur revente à Gibert-Jeune Bd St-Germain — en subvertissant la bienveillance d’un étudiant majeur, ou en produisant une fausse autorisation parentale pour les plus gros stocks — lui autorisait une légère autonomie financière.

L’enfant ne savait même pas quand il s’était mis à chaparder, il ne s’attardait pas non plus à en retrouver le souvenir : Fréderic commandait ; il était efficace et beaucoup d’autres jeunes parlaient de Tchoure, en faisaient. Les premiers supermarchés vomissaient leurs lumières sur les trottoirs et les consommateurs s’éblouissaient : les plus jeunes tchouraient.

Un jour Elté l’avait détourné de son pèlerinage dérivant vers le petit pont abrité des contreforts de la grande cathédrale, en descendant la rue des Carmes, après la Place Maubert, se faufilant par la rue Lagrange, il lui avait dit : Viens avec moi, je vais te présenter à quelqu’un !, alors ils avaient plutôt pris la rue Soufflot et suivi la rue de Vaugirard, longuement rasé le Luxembourg.

Dans une petite bâtisse au 46 de cette rue, après la petite cour au fond, une sorte de deux pièces aménagé en bureaux était prêté à Pierre Selos pour son mouvement en faveur des écoles différentes ; les revues et fanzines s’imprimaient là, dans la petite cour, à la descente d’un court escalier une piécette semi enterrée accueillait une offset et des apprentis imprimeurs.

Là Pierre se rendit libre pour une poignée de gamins se voulant plus grands, et qui souvent ne se voulaient plus du tout. Ils parlèrent, ils écrivirent, ils photocopièrent, ils imprimèrent, ils trièrent les pages, ils les assemblèrent, ils brochèrent à la cire plastifiée chaude, ils détachèrent au couteau les exemplaires : Vieux monde, tremble de notre jeunesse, nous sommes forts !

Par la suite l’enfant n’allait plus jusqu’à la Seine, il avait franchi son pont, il avait relié les rives. Quand il descendait la rue des Carmes désormais, il tchourait une bouteille de limonade au petit épicier de l’angle, et il remontait en s’arrêtant acheter des explosifs ; parfois Elté le suivait, le trouvait gonflé : il connaissait ses petites habitudes, en était complice répprobateur.

La boutique Magie Moderne Hatte Mayette vendait du matériel de prestidigitation et des farces et attrapes, notamment de très très gros pétards, en dehors des périodes légales de festivités nationales ; le vieux les soupesaient derrière ses lunettes : Vous n’allez pas foutre le feu ou vous faire exploser les doigts — Non, non, M’sieur, c’est pour un anniversaire !

Dans les jours suivant cette emplette, les sous sols moyenâgeux de l’antique lycée résonnaient des explosions fantastiques ; des gamins sombres se gardaient de pouffer à leur aise, prenant soin de ne se faire prendre. Le vieux Nonotte, chef de file des Maths modernes, ou le professeur émérite d’économie Barre sursauteraient en maudissant la chienlit.

Ces sous-sols faisaient le tour du Lycée, sur deux ou trois étages de canalisations et de tuyauteries aux jointures desquelles s’échappaient sporadiquement des petits jets de vapeur. Il suffisait de trouver la cavité ayant la meilleure résonnance pour y placer les cobras assemblés en bombinette tonitruante ; ces lieux servent désormais de piscine municipale.

Grand Gégé était difficile à suivre, mais l’enfant s’époumonait, s’activait, mettait ses petits pas dans les grandes enjambées, ne voulait rien perdre des paroles, demandait, questionnait, était avide, c’était une grande course, il y avait tant à comprendre, tant à partager, plus encore, agir, lutter, créer ; mieux que le circuit souterrain des lieux et couloirs interdits d’Henri IV.

L’enfant avait rencontré Gégé en trainant au mouvement Des Enfants et des Hommes de Pierre Selos, alors que celui-ci n’était pas encore le directeur de publication de la revue pour une écologie de l’enfance Possible et qu’il n’était déjà plus le chanteur antisystème des années soixante ; Grand Gégé animait un terrain d’aventure dans le treizième, non loin.

Grand Gégé était également le résistant tenace qu’il ne cesserait jamais d’être jusqu’à son épuisement fatal. Il avait déjà parcouru cette rive de l’enfance où s’ébattait l’enfant, son protégé, il avait connu Mai 68, connaissait les ambiances des grands lycées de la Bourgeoisie, avait été militant lycéen aux comités d’action ; en pensait ce qu’il en pensait, n’en disait plus !

Grand Gégé observait l’enfant et s’en étonnait. Il lui avait parlé du terrain d’aventure, mais l’enfant filait tous les week-end ensoleillés à la maison de campagne acquise dans le village d’enfance de sa mère dans la Nièvre. Échapper au béton quel intérêt ? Il n’était pas de ces mômes des familles pauvres pour lesquels Gégé — il avait vingt ans — se faisait éducateur.

Les parents d’Arthur travaillaient tous les deux dans les services administratifs des chemins de fer français, ce qui leur permettait des facilités de circulation sur le réseau ferroviaire européen, avec le sentiment usurpé ou non de ne plus être de la classe ouvrière ; en remplissant les feuilles d’impôts, le débat s’allongeait avant de noircir presqu’avec regret la petite case cadre.

Grand Gégé n’avait rien à voir avec ces beatniks colorés qui embellissaient l’horizon historique de la dérive clandestine de l’enfant. Ses chapardages de livres scolaires lui autorisaient de s’asseoir manger son comptant les midis de sèche de la cantine du lycée Henri IV ; Gégé l’avait retrouvé là, devant des mets crétois : Mais t’étais pas chez Selos toi l’autre fois ?

Ils étaient devenus amis malgré leur différence d’âge et se reverraient souvent par la suite. Grand Gégé prit de multiples responsabilités dans des groupes et organisations communistes libertaires et ne chercha jamais à y entrainer l’enfant : Mène ta barque, reste autonome, tu es frais, tu es libre, nous on n’arrête pas de s’engueuler, viens pas t’emmerder là !

La rue Mouffetard était encore une rue estudiantine et populaire, ceux qui revenaient de Katmandou croisaient allégrement ceux qui cherchaient tuyaux et bons plans pour faire l’Afghanistan ou le Maroc : aux Eh Cobra ! ou Tiens Ric, viens !, répondait SY­PHI-LI-TIK-KO-MAN-DO… lisez, diffusez, fumez, mâchez, dégustez le Tréponème… et des odeurs d’encens.

Le fanzine ronéoté et agrafé se donnait, s’échangeait, se lisait à plusieurs, en faisait rire beaucoup, mais n’énonçait ni vérité ni contrevérité. Il faisait partie de cet assemblage nouveau — né outre atlantique et dénommé contreculture ou culture underground — qui permettait à beaucoup de surfer sur le scandale en s’emplissant les poches : du beau spectacle à la Warhol.

Grand Gégé s’en démarquait. Pour lui c’était des défoncés psychédéliques dans lesquels on ne pouvait avoir la moindre confiance, des fils à papa qui finiraient leurs études et dirigeraient le pays comme leurs pères. N’oublie jamais d’où tu viens, tu m’as raconté tes grands parents cheminots, tes grands parents instituteurs, Arthur, ne les oublie pas, c’est une culture !

Les aventures étaient grandioses et ils en étaient tous les chevaliers, ivres de beuglantes et de fureurs, de grosses poilades, comme lorsqu’ils étaient revenus du Larzac en se vantant d’avoir caillassé le député de la Nièvre dont tous ignoraient encore le futur destin national. L’enfant sursauta, ce député de droite que l’on disait collabo et pétainiste, que foutait-il au Larzac ?

Le député de la Nièvre était évacué en tracteur par le service d’ordre paysan dans l’indifférence générale. L’enfant savait déjà ce qu’en disaient les paysans communistes du MOuvement Des Exploitants Familiaux (MODEF) : il n’était que le faux nez des capitalistes et grands industriels français chargé de prendre la direction politique de la gauche ; toute le gauche ?

On avait soif, l’été était chaud, les prisons se mutinaient, l’été était brûlant ! L’enfant avait enfin réussi à se faire sortir de cet Henri IV où il devenait gentiment voyou. En cet été 1974 il se permit ses dernières dérives politisantes dans cette rue chargée de stands et d’animations de rue au milieu d’affiches déjà vieilles appelant au théâtre voir Jésus-Fric super-crack.

Grand Gégé lui confia un numéro d’un journal local auquel il participait : Le Cri du Vème vite lu et vite oublié. L’enfant avait son adolescence à remplir de rencontres et d’affections douces dans son nouveau lycée Claude Monet ; il avait encore le temps de croiser beaucoup de chevaliers ivres avant d’en être un lui-même, de devenir Arthur et de combattre l’injustice !

L’enfant était orphelin d’une révolution : il était né trop tard pour suivre efficacement et à un niveau de responsabilité les différents secteurs de luttes côtoyés. Son esprit contestataire s’était nourri de toutes ces rencontres, il les avait admirées : il n’avait pas encore l’âge de les suivre ; il faudrait qu’il devienne l’un de ces chevaliers ivres : qu’il soit l’un de ces Arthur.

Plus tard après avoir refusé la voie estudiantine des futures Élites de la Nation, après un bout de vie insipide de prolétaire, il brûlerait ses vaisseaux à nouveau, quitterait sa chambre d’hôtel, son travail et rejoindrait la zone, s’empêchant le moindre retour en arrière, comme lorsqu’il quitterait son lycée et ses parents dès sa majorité légale ; fuyant son rôle programmé d’élite.

Ce qu’il y a de pire dans cette société n’est pas l’argent ou son manque, c’est le déni d’existence. La plus grande souffrance que l’on puisse infliger à un individu est de nier son utilité, de lui nier son droit à l’existence, de le contraindre à s’ensevelir, s’effacer et ne servir à rien ! L’enfant devenu Arthur à travers tous les Arthur voulait retrouver cette utilité, et lutter.

Toutes les valeurs de vie en commun ont été déstabilisées, toutes les cultures humaines ont été dévastées et seul subsiste ce capitalisme mondial créateur de destructions massives. Les nazis ont gagné la guerre que les Allemands avaient perdue, les pays sont des camps de concentration ; les pauvres sont ignorés de ceux qui s’en tirent, comme jamais dans l’histoire !

Un chevelu décoloré au henné, arborant un jabot ahurissant, pérorait encore au milieu de ses souvenirs, — Gégé ?c’est flou. De nouveaux courants de pensées émergent : situationnisme, ultragauche, autonomie... les PC, le stalinisme, les différents dirigismes léninistes mais aussi les bureaucraties libertaires sont critiquées, il faut s’y mettre, l’époque est propice !

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