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Publié par Christian Hivert

Le verre à pied

Chapitre 4 – Le Verre à pied

 

Paradoxalement Mai 68 ne fut pas une révolution prolétarienne, mais une révolution des enfants des classes moyennes et de la bourgeoisie, qui combattaient la société de consommation et ne souhaitaient pas reproduire les schémas disciplinés de leurs parents. Beaucoup de ces enfants ont donc refusé de se situer en descendance : ils ont essayé de trouver des ouvertures.

Certainement pas pour redevenir ouvriers ou paysans comme leurs aïeuls, mais pour une valeur d’existence. Certains ont choisi la voie artistique, dans un souci de décadence en aboutissement de situation sociétale. À cette occasion, beaucoup d'enfants en crise de succession ont investi de nouvelles professions qui ne les classaient pas, a priori, dans une position de dominant.

Ce désir de brouiller les cartes montre bien qu'il y a une part de liberté du sujet qui peut devenir autre chose que ce qu'il devrait être. Preuve encore que les déterminismes sociaux ne s'appliquent pas mécaniquement : d'un côté on ne veut pas transmettre une histoire, de l'autre on transmet tout de même quelque chose, un silence ou un vœu d'artifice, pour faire court.

Est-ce une tournure machinale de loyalisme. Le carcan parental se brode donc sur l’ignorance et sur la considération involontaire d’un occulte. Que l’on s'avise de fureter pour en savoir plus et mette des mots sur ce qui ne devait être su, ce serait bâtir toutes les occasions d'être rejeté, car la coalition familiale est convenue. Si souvent ce secret couvre un inceste.

De ces folies, de ces fautes impunies, de ces crimes que les familles, installées dans l’honneur et la vertu, roulent dans les vieux tapis de la politesse sociale. Ces familles investies et motivées que l’on trouvait rue Mouffetard, au Verre à Pied, un café qui existe toujours comme on n’en fait plus, avec mixité obligatoire et sourires compatissants : marginaux et figures.

Ce bistrot en ces temps d’aventure de l’adolescence de Arthur — chevauchant les toitures des masures et cabanons à outils des ruelles délabrées et des terrains vagues garnis de palissades et contreforts de rétention de murs s’écroulant — était déjà le rendez vous des observateurs avisés flairant de bonnes opportunités d’achat suite à une destruction expulsion de taudis.

Leurs enfants parmi les plus avisés avaient fait des barricades dans tout le quartier latin, la dernière a s’être rendue tard dans la nuit obscène des redditions étaient non loin, dans la petite rue Thouin ; Gégé l’avait montrée à Arthur un jour où ils avaient eu plus de temps pour papoter : tu vois le manque d’organisation politique, ils défendaient ton lycée de bourgeois…

Les vieux avinés — aux croutes sanglantes liées à leurs explications nocturnes tumultueuses — et les vieilles — au regard embué et perdu — laissaient peu à peu, année après année — au gré de leurs placements dans des hospices, de leurs décès, de leur relogement-déracinement pour les plus patients —, leur place sur les longues banquettes à du citoyen en famille.

Madame Paulette, la gentille tenancière qu’il ne fallait pas bousculer, tenait l’établissement de ses parents dans l’après guerre et tenait encore à accueillir les plus anciens, les « gueule cassées » de la misère disait elle, leur réservant le tarif ancien du canon de vin à un demi franc, comme cela était d’usage tout au long de la rue depuis des décennies dans tous les bouges.

— Début mai 68, je manifestais tous les jours. Le soir des barricades, dans la foule, j’ai dépavé un coin du boulevard Saint-Michel et aidé à construire une barricade. La nuit se prolongeant, je suis montée sur la Montagne Sainte-Geneviève voir l’étendue des travaux et quand les CRS ont chargé, j’étais à la dernière barricade reprise, dans l’étroite rue Thouin.

La dame qui pérorait au bar — Arthur se glissait furtivement et discrètement sur un coin de la longue banquette, faisant un poil semblant de réviser un exercice, son cartable sagement installé à ses pieds, Madame Paulette feignait d’ignorer sa présence — avait les attributs de la jeunesse engagée de l’époque, ayant loupé sa révolution six ans plus tôt, patientant après la suivante.

— Pour abaisser les fumées des lacrymogènes, les habitants aux fenêtres jetaient entre nous des seaux d’eau. J’étais au deuxième rang et j’ai lancé un pavé contre les CRS à quinze mètres, en faisant un lob par-dessus l’étudiant qui était deux mètres devant moi. Le pavé était si lourd qu’il est retombé contre son bras en lui rasant l’oreille. Je n’étais vraiment pas fière…

Madame Paulette avait prévenu Arthur un jour où elle avait eu le temps de s’intéresser un peu à sa présence discontinue, le bar étant quelque peu vide d’habitués, et André Dupont dit Mouna Aguigui ayant déjà enfourché sa monture à deux roues pour aller vendre Mouna Frères le journal anti-robot : faut pas croire ce que tout le monde raconte.

— Il a remué l’épaule comme si une mouche le gênait, sans se rendre compte que j’avais failli le tuer. Je me suis résignée à faire la chaîne et à lui passer les pavés suivants. Puis quand les CRS ont passé la barricade, j’ai couru me réfugier chez des copains qui habitaient là. De derrière les vitres, on voyait les CRS courser et matraquer à terre des manifestants.

Il était entendu entre Gégé et Arthur qu’ils seraient cousins en cas d’interrogation, ce qui n’eut jamais lieu ; certains midis, lorsque Gégé n’était pas en activité ou en déplacement pour ces activités militantes, séchant la cantine du Lycée Henri Quatre du nom du même Monsieur, après un petit restaurant grec à moins de dix francs, ils venaient là prendre un café.

— Tu vois Madame Paulette c’est une ancienne, elle a connu le quartier bien avant les premières destructions d’immeubles délabrés, avant les rafles et les expulsions d’étrangers. Seuls les riches peuvent rester dans la rue. Les immeubles frappés sont de plus en plus nombreux, tu vois bien la rue Mouffetard n'est plus qu'un chantier là où il n'y a pas déjà des boîtes de nuit.

Arthur avait soif d’apprendre tout ce que lui montrait Gégé, toutes ses explications ; toute l’attention qu’il prenait le temps de lui porter, comme avec Pierre Selos, remplissait un vide oppressant : c’était convenu, il était le petit cousin, comme d’autres eussent pu lui apprendre la pêche à la mouche ou un jeu de carte Gégé veillait sur sa compréhension du monde.

— Les travailleurs immigrés (Saint-Médard, Pot-de-fer) sont expulsés par la police. La spéculation tue deux fillettes rue Broca, les équipements socio-culturels sont souvent abandonnés à l'état de projets. La Maison pour Tous réduite à se débrouiller, 185 places de crèche pour plus de 2.000 enfants et même quand il ne se passe rien, on est occupé militairement par la police.

Jamais l’entrevue ne durait plus de quelques minutes, le temps de boire le café, au moment de payer c’était toujours des : mais si c’est mon tour et des range ta monnaie petit forban et la relative tranquillité s’estompait, les ouvriers des chantiers de construction voisins venait s’envoyer des cafés arrosés : à savoir servis avec un dé de gnôle de bistrot : calva, cognac…

Parfois Arthur avait encore le temps, Gégé prenait le chemin d’une réunion de soutien ou partait travailler à son imprimerie autogérée, il faut s’assurer de moyens d’édition autonomes et ne pas dépendre d’une société commerciale pour la production du matériel de propagande, tu comprends, alors Mouna revenait de sa petite tournée d’agitateur et déridait Arthur.

Dénonçant la société caca-pipi-taliste il inventait chaque jour des slogans sympathiques : La grossesse à six mois ! La retraite à quinze ans ! ou Aimez-vous les uns sur les autres. Mouna Aguigui était un aimable anarchiste mais catholique d'origine savoyarde coiffé d'un béret de hallebardier à la Charles-Quint et orné d'épingles à nourrice bien avant la mode punk.

Il tenait des discours écologistes avant la lettre, vivant d'une feuille de chou dont il était le Directeur, le rédac chef et l'unique journaliste et qu'il vendait à la criée après avoir harangué les foules devant les thermes de Cluny qu'il transformait ainsi en mini-Hyde-Park ; ce avant mai 68 déjà et longtemps après : il ne se déplaçait qu'à vélo dont il portait les pinces.

Mais l’Auguste bouffon n’aimait pas les marmots, il lui fallait du costaud pour s’intéresser, au minimum un agréable minois, une tournure juvénile soit mais féminine alors ; Arthur n’eut jamais la moindre chance de lui adresser la parole : face à Mouna il était au moins aussi transparent que face à ses cons et disciples bourgeois, il quittait l’un pour rejoindre les autres.

Oubliant le Quartier Latin battant sous les sabots de bois des Communards déchaînés, fumure de toutes les révoltes et principal insurgé constructeur de barricades ; là Paul Verlaine s'éteignait indigent, entouré de prostituées et de bouteilles d'absinthe, dans son galetas de la rue Descartes, Censier était un repaire de voyous et le Boul' Mich' était squatté par les tox.

Venir de la Mouffe était alors encore un gage de vraisemblance, quand il fallait sortir les calibres, les surins ou les chaines de vélo à la Bastoche, ceinturée des courses folles de tous les bikers et motards velus de la région ; tout le long de la Mouffe il était un peuple, une plèbe fière et laborieuse : il ne restait pas grand chose de cette histoire, alors Arthur s’imprégnait des effluves.

Il retardait autant qu’il pouvait son mouvement, écarquillait, remettait en situation historique tous les indices encore existant, le quartier disparaitrait et toute mémoire s’éteindrait dans les corps décharnés des ivrognes et dépouillés de tout, des édentés hilares se moquant d’une endimanchée au marché permanent, moment de distraction que toute la rue regarde.

Son môme tient le caniche noir en laisse, tout penaud de l’attitude de sa mère, et effrayé par les sarcasmes salaces, sous l’enseigne de la Boucherie des travailleurs, cette endimanchée pouvait laisser passer les sarcasmes elle rachèterait les terrains vagues, ferait bâtir des immeubles flambant de modernité, chasserait la plèbe au plus loin, se vengerait.

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