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Publié par Christian Hivert

Henri, le garçon d'Henri IV

*/*

L’année de sixième est venue, et au bout de deux mois, il détestait définitivement le système scolaire. Arthur fut jeté dans une grande arène, sans préparation ni connaissance des codes sociaux nécessaires pour s’asseoir dans les tribunes, son père était si fier, un des meilleurs lycées de Paris, Arthur n’eut plus jamais la moyenne, il s’effondrait, en impératif de fugue.

Arthur n’était pas encore né, il n’avait tout simplement pas encore été créé, il existait à peine ! Il prendrait sa naissance en faisant le mur, plutôt que d’étudier sagement à Henri le quatrième ce que pouvaient bien enseigner les fleurons du docte encadrement, s’adressant aux cohortes si finement éduquées d’enfant-rois de la bourgeoisie de ces palais de l’Empire fier et vainqueur.

Arthur n’était pas né. Il y avait là Élté — c’était un surnom — un môme, enjoué pour ne pas montrer au monde quels étaient ses pleurs et ses solitudes, d’un couple désuni dans une époque qui en sanctionnait la rareté, dont la voix et son emploi microsillonné fut confié à Pierre Selos pour l’enregistrement dialogué de ses deux derniers disques autoproduits.

Dans le petit Lycée Henri IV aux odeurs de classe embaumant le papier jauni et la poussière historique des vieilles peintures grisâtres, l’enfant n’était pas encore né en Arthur, n’avait pas la conscience de ce que seraient ses lendemains et ses chants d’espoir ; l’enfant qui n’avait pas de copains, dont tous s’écartaient comme d’un pauvre chez des princes, un détritus au sol !

Nul ne sut jamais quand naquit Arthur, ni lorsqu’il trouva existence et conscience ; comme une particule non massive, il n’avait trouvé de support pour y laisser sa trace et ainsi révéler sa substance. L’enfant était seul et intéressa Elté qui lui fit rencontrer ce chanteur non conformiste dont le show-biseness boudait la performance : Pierre Selos, barbu bourru vieillissant.

C’était bien parce qu’il était seul et à part des autres petits cons de bourges et fils à papa qu’il intéressa Elté, garçonnet à la tête rêveuse et cheveux blonds et longs de l’enfant célébré par les poètes, né au milieu de l’antique territoire insoumis des Villon et autres bohêmes tapageuses et adolescentes comme Rimbaud sut en être l’emblème vivant ; le dernier ?

C’était en 1972, 73, 74, et deux garçonnets s’essayaient à des postures adultes en tentant de dépasser leur latence adolescente — qui leur était comme une mauvaise blague — au milieu de cette agitation constante du quartier insoumis où ils passaient leurs journées libres, et toutes les heures dérobées au planning officiel et strict de l’éducation nationale et obligatoire.

Ils auraient quarante ans en l’an 2000 et l’on n’imaginait pas encore pouvoir vivre après quatre-vingts ans, et l’on imaginait l’an 2000 au travers des bandes dessinées futuristes produites à foison par l’Oncle Sam ! Aussi ils avaient chacun leurs super-héros, aux couleurs de l’arc en ciel. Les beatniks revenaient de Katmandou et trainaient partout leur étrangeté.

Arthur et Elté avaient quelques souhaits à émettre avant que la science des sorciers puissants — qui commençaient à bousculer l’atome et les matières particulaires — ne les télé-transportent sur des planètes variées dont l’existence était toute théorique ; en attendant, pour se joindre, ils composaient des numéros fixes comme ITA(lie) 58 39 sur de la bakélite noire.

De cette étrangeté — fondatrice du rejet subit de leurs petits camarades arrogants de classe — ils tiraient des fiertés diverses ; leur éveil au monde et à ses diversités était du coup plus précoce ! Leurs amis — autour de Pierre Selos — faisaient près du double de leur âge, avaient vécu sur d’autres rives que les leurs ; eux sortaient de l’enfance et des rêves et des pleurs.

Du franchissement d’un pont ils avaient l’âge, pourtant précoce et l’envie surtout, de l’interrompre en chemin, de ne pas voir cette autre rive monstrueuse, tueuse. Vingt-cinq ans après une guerre terrible, ils baignaient dans la conscience imparfaite que cette horrible monstruosité guerrière continuait, n’avait jamais cessé : les collabos gouvernaient toujours, étaient sadiques.

Alors Elté suivait Arthur dans ses inexistences, et Arthur suivait Elté dans ses apparences, et l’enfant avait du mal a suivre : il était cet autre qui n’était pas lui, il ne le savait pas être lui ; Arthur voyait tous ces chevaliers bariolés, colorés, joviaux et ivres, souhaitait en être un jour, Elté faisait apparaître comme par magie théâtrale toute les séries de super-héros.

Pierre Selos avait été à l’écoute — il avait l’oreille disponible aux plus jeunes voix — et nul ne saura jamais son efficacité, mais Elté et Arthur franchirent chacun leur pont et les heures sombres de leurs adolescences abandoniques, cessèrent de se demander comment l’on meure noyé, s’il fait froid, si cela fait mal, si cela dure longtemps ; si la mort est fidèle ?

Arthur avait ainsi presque deux vies, en fin de semaine l’activité battait son plein dans l’appartement de la porte d’Italie, le père s’occupait de ranger les affaires dans la valise, les enfants devaient être prêts à partir, la mère rangeait dans le frigo, faisait les sandwichs, le train n’attendra pas, vous êtes prêts les enfants, prendre le métro, les longs couloirs.

Arrivé à la gare, après la cérémonie du compostage des billets, une antique locomotive à vapeur leur proposerait de les acheminer benoitement deux cent kilomètres plus loin et quatre heures plus tard, en station de Nevers, où une vieille 203 noire, au garage loué, prendrait le relais jusqu’à Chauprix ; tous les samedis il fallait faire un mot d’absence pour l’école.

Toute son enfance et sa préadolescence Arthur eut ainsi deux familles de copains qui jamais ne s’entrecroisèrent, les copains fils de paysans pauvres et les copains d’école et de collège parisien, ne pouvant raconter les uns aux autres, façonnant une conscience claire des exclusions mentales de chaque participant d’un milieu défini comme le seul véritable monde.

La télévision ne nous emmenait pas encore vers les contrées étrangères qui n’étaient pas encore massivement recommandées et vendues par comités d’entreprises entiers à ceux dont les revenus s’amélioraient chaque année ; les voyageurs du monde étaient encore pieds nus, chevelus et désargentés : alors les enfants du Morvan c’était du Maupassant et les parigos…

Tout les samedis et dimanches, hormis en hiver, Arthur résistait aux moqueries des petits paysans envers le parigo et les autres jours de la semaine faisait disparaître les traces, écorchures et salissures inhérentes à ses escapades en forêt, ses enjambées dans les ronces et les grattages de terre avec les ongles : se gardait coi lorsque son tour venait de raconter.

La fin de semaine se passait donc en partage des différentes activités de campagne pour ceux qui n’en ont pas le besoin pour vivre, courir les forêts, travailler aux plate bandes ou au désherbage du petit jardin, tous les dimanches les poignets étaient tendus douloureusement par le poids des sacs et paniers gorgés de légumes et fruits du jardin maternel : naturels.

Par moments d’ennui quand tous les copains des fermes avoisinantes étaient en famille, en visite ou aux occupations des champs et de la ferme faisant vivre la famille semi nombreuse, Arthur, fuyant les vilénies renouvelées de son frère Fréderic s’isolait derrière un livre ou trouvait un muret reculé de pierres sèches à remonter, espérant la visite de quelque famille.

Le frère Fréderic gérait les prises d’argent de la semaine, et les cachait dans un trou du mur de la grange où était installé une cuve de toilettes chimiques, le trésor était gardé par une pierre coincée, le mur se dégradait et perdait ses joints de torchis, c’est au cours de la dernière année de fréquentation non assidue du lycée Henri IV qu’Arthur fut contraint de voler plus.

Fréderic en effet voulait toucher des femmes adultes, de vraies femmes tu comprends, il faut économiser, il faut que tu fasses plus de sacs, va au grand lycée dans le bâtiment des sciences, les grands ont toujours des pièces ou des billets dans leurs manteaux, ils sont obligés de les laisser dans le couloir au porte manteaux, tu y vas le jour où t’es en étude.

Fréderic avait toujours une brillante imagination quand il s’agissait de donner le change aux adultes et faire exécuter par Arthur quelque menu larcin, proférer quelque mensonge, Arthur n’avait jamais réussi à s’extraire de cette emprise, il ne pouvait s’y insoumettre, la furie perverse de Fréderic l’en dissuadait, le terrorisait, il ne lui restait qu’à obtempérer, furieux de honte.

Fréderic avait déjà tout son plan en tête, les plus âgés des petits campagnards s’étaient livrés en confiance devant lui, soit pour l’épater soit pour se l’adjoindre : un bistrot à Nevers avait la réputation de recevoir toute la journée des jeunes femmes qui n’en n’avait pas et avaient besoin d’argent, elles étaient connues par leurs prénoms, les villages les décrivaient.

Il y en a une qui aime bien les déniaisages et qui est super mignonne, il paraît que c’est comme si c’était avec sa copine, il faut payer l’hôtel, cette semaine tu vas ramener au moins cent francs. La mission étant confiée Arthur ne pouvait se dédire, il irait, la peur au ventre, mentir pour sortir aux toilettes pendant l’étude, se faufiler, courir, surveiller, ne pas être vu.

Il y avait un homme fin et élancé toujours vêtu d’une blouse bleue de travail que l’on rencontrait à tout les coins de l’antique monastère aux cours majestueuses et à l’ordonnancement labyrinthique, on l’appelait d’un vocable fleurant les anciens servages le garçon, il passait de classe en classe avec le cahier des présences, et les consignes du jour.

Arthur connaissait ses parcours et savait se glisser dans les couloirs les moins fréquentés, et puis il avait la clé magique pour passer par les souterrains, galeries faisant le tour du lycée et contenant les chaudières et les circuits d’eau chaude alimentant chaque radiateur de chaque classe, en partant de l’escalier juste en dessous du bureau du directeur du petit lycée.

Depuis la classe dévolue aux heures d’études, espace temporel et supposé studieux entre deux cours programmés, il fallait traverser la cour des exercices matinaux des Saint-Cyriens, et arriver à la rangée de lavabos et aux toilettes ; à partir de la porte sous l’escalier, Arthur avait quelques minutes à courir sur les passerelles d’acier jusqu’au bâtiment des sciences.

Henri le garçon : une bonne cinquantaine d’année au visage marqué d’une bonhommie bourrue, certains avaient le droit de le prénommer, la plupart ne faisaient que parler de lui en employant un affectueux Riton, les plus jeunes n’osait autre que Monsieur ; Riton, Henri le garçon marchait vivement d’une classe l’autre, ses cahiers au bras, il avait une heure.

Alors il y avait des postes d’observation pour savoir où il en était de sa course et savoir l’éviter ou au contraire l’aborder, il était l’agent de liaison de tout le lycée, élèves et administration comprise, il savait tout et connaissait quasiment chacun, les plus gourmands surtout : derrière une minuscule lucarne, il tenait une insignifiante boutique de sucreries.

A la grande récréation de dix heures et demi, des dizaines d’élèves s’y précipitaient y acheter de savoureux macarons chauds et toute sorte de viennoiseries ou de bonbons et sucettes ou pates à mâcher, la lucarne ne laissait passer que sa tête, il fallait se dépêcher, tout le monde ne serait pas servi dans le temps imparti, certains commandaient pour plusieurs.

La lucarne se situait dans un recoin derrière le bâtiment des sciences, non loin de pissotières, en calculant les minutes précédant son ouverture, Arthur devait obtenir l’autorisation de se rendre aux toilettes au moins dix minutes auparavant, cinq minutes à courir à travers les souterrains, sous le gymnase, sous les sciences, et cinq pour vider vivement toutes les poches suspendues.

Ce jour là il avait eu la trouille de sa vie, car Henri terminait sa tournée par le bâtiment des sciences avec ses trois étages de salles de classes et de laboratoires, et lorsqu’Arthur sortit de l’escalier des caves sous le grand escalier, la blouse bleue de Riton venait de finir de voler au bout du couloir, il n’eut plus qu’à le suivre en priant les couloirs déserts, il eut cent francs.

Mais cela ne pouvait en rester là, il fallait mentir encore, mentir toujours, Arthur en rougissait la nuit, il fallut le samedi suivant jour de marché sur la grand place de Nevers mentir encore à ses parents, il avait ordre de demander à se promener seul dans Nevers, pour se promener comme ça, pendant que vous faites les courses, le truc incongru par excellence.

Mais sa demande était passée, il jouissait d’une notoriété d’original soigneusement architecturée par Fréderic qui s’empressa de profiter également de l’autorisation, ils s’en allèrent faire semblant de flâner vers la porte de Paris quittant le parc Salengro, empruntant ce qui après son élimination de la vie politique sera dénommée l’avenue Pierre Bérégovoy.

Tu vas rester là et surveiller que les parents n’arrivent pas pour espionner et puis je ne veux pas que l’on te voit du bar, ça la foutrait mal dans le genre t’es venu avec ton petit frère. Arthur se mit le nez dans le vent tandis que son frère allait jouer les grands, il le vit disparaître dans un petit bar Le Peyrolles, faisant tournoyer ses clés au bout de leur chainette.

Arthur savait être patient, cela ne le concernait pas, Fréderic revint le rejoindre quelques instant plus tard, la mine réjouie et l’air épanoui, ouh quand tu connaitras cela, la vache rien à voir avec la branlette woh, bon on file que les parents ne se doutent de rien, tu les as pas vus au moins, tiens je te file ce qui reste de fric, c’est pour toi, t’inviteras tes copines. Royal.

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