Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Ne peut être vendu

écritures

la vie s'écoule la vie s'enfuit

 

Texte libre d'acces

 

Romans (Kahina, Destin majeur, De l'autre côté de la rivière, Ne peut être vendu)

Assemblée

Les mémoires d'un poilu de 14, par Gaston HivertLes mémoires d'un poilu de 14, par Gaston Hivert

brochure-comite-des-mal-log-s-1991Comite des Mal Logés:1991

DAL : les mensonges Dal : les mensonges

Les liens Opac du DAL Les liens Opac du DAL

 Réquisitions inflammables Réquisitions inflammables

NE-PEUT-ETRE-VENDU.doc NE PEUT ETRE VENDU:1984

de-l-autre-c-t--de-la-rivi-re.site.pdf De l'autre côté de la rivière

Pierre Selos

Les-cons-sont-la.mov Les-cons-sont-la.mov

19 Tout s'arrange Tout s'arrange

06 Piste 06 12 Deux

Quinze-ans.m4a Quinze-ans

Mon amour Mon amour

        Le passage, élté et Pierre

Possible n°9 Possible n°9

Bertrand Louart..etc

QECSI.pdf Quelques Elements d'une Critique de la Société Industrielle.pdf

Guerin-Pour-le-communisme-libertaire Guerin-Pour-le-communisme-libertaire

libre service

Publié par Christian Hivert

La mère Brunet : Martangy

*/*

Se prostituer est un acte révolutionnaireGrisélidis Réal (Carnet de bal d’une courtisane1977) : en quoi Chaparov pourrait-elle démériter de s’adonner à cette prostitution de style que pouvait être le cinéma pornographique, encore diffusé en cassettes pour antiques magnétoscopes dans des caves aux exhalaisons moites avec téléviseur à jeton ?

Le Premier dans la vie d’Arthur à lui avoir parlé de manière décomplexée de prostitution avait été son grand frère, parce qu’il en était client, avait démarré sa vie sexuelle en en faisant l’usage ; comme tous les consommateurs il n’avait pas de scrupules : il prétendait qu’elles aimaient cela, qu’ils se fendaient la gueule, tu verrais cela, elles en veulent, elles aiment ça…

Arthur avait donc été très tôt confronté à cette problématique, bien avant d’avoir la moindre envie de rapprochement corporel en vue d’échange sexuel ; à moins de douze ans il se contentait d’observer les changements physiques de son corps et de celui de ses copines, mais il était de cette époque où l’on ne se touchait pas si tôt : on s’observait, se souriait aux effluves.

La révolution sexuelle venait à peine de franchir l’Atlantique depuis quelques années, et n’avait toujours pas été traduite de manière pertinente dans les langues vernaculaires des populations en attente : si l’on connaissait quelques textes, c’était les paroles de chansons paillardes de fin banquet de communiants, sur les nappes grasses, dans les rires avinés et gaillards.

Arthur, à ce moment là, n’envisageait même pas l’éventualité d’un contact physique entre une fille et lui même, le seul contact physique nu avait été entre son frère et lui, lorsqu’il lui avait mis son sexe dans la bouche : pour voir comment ça fait, tu dois me rendre service, tu es mon frère non, à quoi me servirais-tu, sinon ? Arthur s’était jeté vomir au lavabo.

Les autres contacts avec son sexe nu étaient lorsque son père insistait pour lui faire prendre la douche et lui expliquait manu militari qu’il fallait décalotter le gland et bien le rincer, foin de gène et de pudeur, c’est pour ton bien, pour que cela ne s’infecte pas, quand tu seras grand tu le feras tout seul ; et chaque jour au moment du bain il persistait dans un sourire gourmant.

Les picotements sur la muqueuse découverte étaient ambigus et horriblement gênants : pas vraiment du plaisir, une honte certaine, entre les démangeaisons d’été et le plaisir à se les gratter, et le sexe gonflait ; il ne savait plus où se mettre quand enfin les doigts paternels le lâchaient : il se précipitait sur la grande serviette et se séchait, tête baissée, joues en feu.

Le grand frère de Marie-France était-il allé plus loin dans ses attouchements avec Mendes ? Ce chantage était odieux et repoussant, mais la verge de son frangin dans sa bouche n’avait pas été particulièrement bien supportée par Arthur non plus ; les histoires familiales les plus secrètes regorgeaient de vilénies pédophiles et d’abus sexuels, comme des jeux.

Le frère d’Arthur n’avait jamais recommencé et son père avait tenu compte de sa préadolescence pour le laisser tranquille sous la douche, qu’il prenait grand soin de prendre lorsque l’appartement était vide, que nulle porte ne puisse être poussée sans considération pour la moindre pudeur, que le haut de la tête de son père n’apparaisse point dans la lucarne du couloir.

Mendes avait-il subi d’autres abus de la part d’autres adultes, cela faisait deux mois qu’il habitait dans leur grand squat Usine de Montreuil ; la veille au soir, ou plutôt dans la nuit, Simon l’avait découvert inanimé dans sa petite chambrée aménagée tout au bout de l’espace habitation du squat collectif, l’arrivée des pompiers avait été mal perçue par les punks.

Dans ce petit milieu de squatters, de petits skins et autres punks, d’autonomes et autres rebelles, Arthur retrouvait toutes les problématiques existentielles des jeunesses du monde, et notamment de la sienne. Dans le marécage de ses mémoires diffuses jusqu’où lui fallait-il revenir en arrière pour appréhender mieux les imprévus du présent trouble de Chaparov ?

Le frère de Arthur de deux ans son aîné était aux âges où un grand frère haineux, jaloux et tyrannique commence à troquer ses habits de violence psychologique ordinaire envers le boulet, cesse les moqueries et les mises à l’écart méchantes : il lui faut dorénavant une oreille fidèle à l’écoute de ses exploits de jeune adulte en pleine sève, un petit frère confident.

— Je te dis pas, elle s’était briqué la moule pour la fête, elle avait encore un goût de savon de Marseille, super mignonne, elle était prête à tout, je l’ai eue pour trente francs, ça lui fera ses sodas pour le week-end…

— Hein, tu l’as payée ? Comme une pute ?

— Elle me les a demandé, je les avais, elle me plaisait bien, elle a quinze ans pas plus, jolis seins, belle robe, elle est venue pour cela, se faire tringler, et moi je ne suis pas du pays, elle ne court aucun risque, en plus son père nous a vus quand nous sommes allés derrière la meule de foin puisqu’il nous a dit : Faut pas fumer par là…

— Mais vous vous êtes rencontrés au bistrot, chez la mère Brunet, tout le monde a pu vous voir…

— Et alors, que peuvent-ils savoir ? Ils étaient tous au pastis au comptoir, la petite s’ennuyait, je lui ai proposé d’aller se promener, le tir c’est pas mon truc…

Le bistrot de la mère Brunet était de ce genre que l’on ne voit plus nulle part mais qui représentait le minimum indispensable de tout petit hameau avoisinant, dans la commune de Nolay il en restait deux, mais le souvenir d’un par hameau, un petit bar avec un coin épicerie et une salle d’une poignée de tables, les jours de fête votive cela débordait sur le dehors, dans les cours.

La mère Brunet embauchait pour l’occasion, ou se débrouillait en famille selon l’avancée des moissons, l’été était marqué par un accroissement des activités et des temps de travail, mais également des coups de mains possibles de vacanciers pas déjà touristes, encore reliés aux histoires familiales, des voyageurs de passage, des jeunes inactifs en attente de service national.

La mère Brunet connaissait tout son monde, elle l’avait bien vu manœuvrer le ti-parisien avec la Joliette, heureusement que sa mère avait grandi au pays dans un hameau voisin et que ses aïeux en tenaient le bistrot, puis elle était partie en ville trouver mieux que dans ce trou perdu du Morvan, mais la ville donne de mauvaises manières aux petits, des arrogances.

Elle l’avait vu se ramener le menton relevé et vainqueur, sûr d’une supériorité infamante, encore heureux que tout son monde était pompette à l’apéro prolongé et que le godelureau n’avait essayé le tir, il se serait fait moqué, et quand ça démarrait mal, ça pouvait faire du vilain, ils ne l’avaient pas vu, la Joliette n’était ni leur sœur ni dans leurs vues : trop jeunotte.

Il était arrivé des bagarres à coup de pelle sur la figure, des gendarmes et des constats, des arrestations matinales et des procès ; certains étaient revenus quelques mois plus tard et on leur avait fermement conseillé d’aller finir une formation professionnelle mal entamée sous les drapeaux : en devançant l’appel, ils auraient une solde et un air d’avenir d’homme.

Beaucoup, de permission, venant se délasser les jambes sous les tables de fer forgé et de bois, racontaient les casernes, l’essence brûlée pour rien dans les cours et les camions tournant à vide afin que le quota alloué soit entièrement consommé, ils en revenaient avec au moins tous les permis de conduire dont le plus cher, le poids lourd : une opportunité d’emploi et de salaire.

Ils avaient appris la mécanique ou le diesel mieux qu’à l’enseignement professionnel, ils avaient appris les femmes, celles que l’on paie et que l’on recherche, celles qui vous aiment et que l’on quitte, celle dont on s’amourache et qui s’en vont ; ils revenaient avec un métier, des vues sur une fille et un plan de mariage, achetaient une maison à crédit, se casaient.

Les week-ends de la chasse ouverte, le ban et l’arrière ban des cousinages prenaient le relais, les tables sortaient du hangar et s’étalaient en longues bandes blanchies d’un rouleau de papier de parement, les barbecues fumaient, la cochonnaille de l’année se déclinait sous ses odeurs de graisse caramélisée, les pains étaient frais maison sortant des fours anciens.

Le tir c’était le ball-trap : Pull les fusils claquaient, le vainqueur était fier, et les villageois connaissaient au moins un mot d’anglais ; ils ne leur serait venu à l’idée d’aucun de crier Envoie avant d’ajuster leur deux coups : cela mettait une noblesse sportive à cet entrainement régulier à la chasse qui demeurait encore un approvisionnement appréciable de viande gratuite.

Les paysans de ces hameaux du Morvan venaient offrir une tournée générale à l’achat de leur premier tracteur d’occasion, venant dans les débuts des années soixante dix remplacer le vieux et courageux bœuf de trait et la jument de labour ; Arthur se souvenait encore d’avoir vu le vieux Louis conduire sa jument et son soc dans les champs pentus des vallées voisines.

Chaque week-end, peu après l’achat par sa mère de la vieille masure dans le hameau où elle avait grandi durant la guerre – à Chauprix, sur le chemin de Courtois où trouva refuge l’État-major du maquis Roland à l’été 44 –, la vieille 203 noire s’arrêtait au passage chez la mère Brunet pour une légère halte avant le dernier kilomètre, on eut pu s’y rendre à pied.

La mère Brunet se mettait en quatre, offrait les sirops pour les gamins si sages, ne faisait pas restaurant, il fallait faire trop de stocks qui risquaient d’être perdus, mais ils doivent avoir faim, vous venez d’arriver, je vous fais une omelette et des pommes sautées, c’est rapide et il y en aura toujours assez, vous ne devez rien avoir de prêt, la maison est froide, vous arrivez.

Alors la mère égrenait ses souvenirs et demandait des nouvelles des habitants de son enfance et adolescence, certains n’étaient plus, d’autres avaient migré, les hameaux se dépeuplaient ; les enfants ne reprenaient pas le travail des champs qui ne nourrissait plus les familles entières comme avant guerre : l’économie totalitaire achevait le désastre nazi, semait l’ersatz.

L’usine Lambiotte — dont les émanations faisaient fermer bien des narines par temps de grand vent aux alentours — en embauchait bien à Prémery, mais pour la plupart il fallait acheter à crédit dans une zone à construire proche d’un regroupement industriel plus fourni, partir à Donzy, Imphy, La Machine, Vauzelles, plus loin encore en ville nouvelle sur Paris.

Tout s'affaisse dans ce bouleversement, l’argent devenant l’essence des relations de tous à tout et de tout à chacun, les familles sont défenestrées ; il a imprégné les pensées et les chairs, jusqu’à la moelle : tout est marchandise, il faut se vendre pour acheter, et taire ses pensées ; l’économie monde emprisonne mieux que le pire des camps, ce n’était que les préliminaires.

Joliette était petite enfant, elle jouait seule dans la cour sur rue du bistrot, ses parents habitaient derrière la meule de foin juste à côté de l’étal des bouteilles de gaz ; Arthur et son frère se jugèrent un peu grand pour se joindre à ses jeux, dix ans plus tard elle aurait l’âge de se vendre elle aussi, le frangin ajouterait : elle suce mieux que toi, il n’avait point de remord.

Commenter cet article