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Publié par Christian Hivert

Les crypto-collabos s'ébroueraient-ils ?

21 octobre 2014

Faire marcher la France au fouet vers une domination économique et financière toujours plus violente.

Pourquoi Valls joue avec nos peurs

Benjamin KÖNIG

C’est un hydre à deux têtes, la mâchoire d’un étau qui se referme inexorablement. La figure de la guerre au terrorisme et la figure du fasciste, montées en épingle jusqu’à l’écœurement pour effaroucher le « bon peuple ».

La peur est partout, pour tous les salariés, les précaires, les chômeurs, les dominés, qui doivent accepter sans broncher exploitation et reculs sociaux au prétexte d’une « extrême-droite aux portes du pouvoir », selon la formule de Manuel Valls. En échec, impopulaire comme personnne avant lui, il ne reste à l’exécutif que la stratégie de la peur. Peur pour tous les citoyens, qui devraient regarder leur voisin comme un égorgeur potentiel. Et c’est la guerre, la guerre, toujours recommencée. Guerre contre un « ennemi intérieur », dixit le premier ministre, ces « grenades dégoupillées » – la formule est du premier secrétaire socialiste, Jean-Christophe Cambadélis. Ca peut être notre voisin de palier, notre collègue de travail. Bien évidemment, il ne se trouvera personne pour remettre en cause la réalité d’un terrorisme mondialisé, d’une abjection qui a coûté la vie à Hervé Gourdel. De la même façon qu’il serait irresponsable de nier la probabilité d’un attentat ou de toute autre action violente sur le territoire français ; l’empêcher, c’est là le travail des services de la Direction générale de la sécurité intérieure, voire du Renseignement intérieur, auxquels il faut donner tous les moyens nécessaires, comme le rappelait le député Front de gauche François Asensi à l’Assemblée nationale.

A cause d’un assassinat sanguinaire et barbare, c’est la Nation qui serait en danger. « Le péril est mortel, notre sécurité nationale est en jeu comme elle ne l’a jamais été ces dernières années », a claironné devant les députés Manuel Valls, venu quérir l’aval du Parlement à l’entrée en guerre de la France contre l’État islamique. Pourquoi créer un tel climat de psychose, au point d’en appeler à cette fameuse « unité nationale », comme l’avait déjà répété le Premier ministre dans son discours de politique générale ? D’abord car les possédants ont un impérieux besoin d’un environnement économique sécurisé, et donc d’un contrôle social accru. Ainsi, dans un autre contexte, jamais un gouvernement n’aurait pu faire passer une loi aussi liberticide que celle votée la semaine dernière à l’Assemblée. Pas un seul député ne s’y est opposé, tous tétanisés par les accusations de lâcheté qui auraient fusé en cas de vote contre. Pourtant, encore une fois, nous cédons sur nos principes démocratiques face à la peur. La présomption d’innocence balayée, les droits fondamentaux remis en cause, à savoir la liberté de circuler et la liberté d’expression. Un « Patriot Act » à la française, comme le définit le PCF, du nom de ces lois d’exception adoptées par les États-Unis dans la foulée du 11 septembre. Il s’agit du même projet que préparent nos dirigeants, Manuel Valls en tête : une société autoritaire, sécuritaire, guidée par les bas instincts de l’effroi et de l’émotion, de la surveillance généralisée, du blocage d’internet. L’arsenal juridique se met en place qui permet déjà une répression selon les critères de l’État, et donc de son idéologie dominante. Or, en d’autres temps, les résistants, Manouchian en tête, ou Nelson Mandela ont eux aussi été qualifiés de « terroristes »...

Car ce piège de la peur fonctionne. Il a toujours fonctionné, aujourd’hui comme il y a 100 ans. Le rôle de la presse, à cet égard, demeure primordial. Les mêmes « grands journaux » qui affirmaient voici 100 ans que les balles allemandes ne tuaient pas, rivalisent de gros titres sur la « France en guerre » et créent une incroyable psychose collective. On voit par exemple le branle-bas de combat car trois djihadistes, « menaçant la sécurité nationale », ont été perdus dans la nature à leur retour de Syrie. Sans nier leur fanatisme, comment expliquer cet emballement pour des individus qui ont du sonner trois fois à l’interphone de la gendarmerie du Caylar, dans l’Hérault, pour pouvoir enfin « être entendus » ?

Pourtant, plus que la barbarie elle-même, c’est l’instrumentalisation de la peur qu’elle engendre qui conduit à l’abîme. Les pyromanes ne cessent d’attiser les flammes des divisions de la société française. « La France est en guerre contre la barbarie », écrit Yves Thréard, éditorialiste fanatisé du « Figaro », parti en croisade contre ces terroristes pour qui « chacun de nous est une cible potentielle, partout, à tout instant ».

« Le terrorisme nous oblige à nous conduire comme des barbares, à violer toute la législation française », ose affirmer le soi-disant intellectuel Pascal Bruckner, dont les élucubrations le conduisent à prédire que « le jour n’est pas loin où on décapitera des Français à Limoges, à Paris ». Avant d’exiger, comme tant d’autres, que tous les musulmans de France prennent leurs distances avec ce genre d’acte. Le musulman : voilà l’ennemi intérieur, le péril immédiat.

Nordine Nabili, président du Bondy Blog, estime que cette injonction « présuppose que les musulmans de France ne seraient pas plus choqués que cela ». Les racines de ce mal sont profondes : depuis combien d’années entend-on parler des « musulmans modérés », cette expression qui induirait qu’au fond, fanatisme et islam font bon ménage ?

Demande-t-on aux chrétiens de dénoncer les crimes pédophiles du clergé catholique ?

Cela révèle surtout une société française toute entière renvoyée à l’essence des individus. Il n’y a plus de citoyens, de travailleurs, de Français ou d’immigrés unis par la lutte d’émancipation, il n’y a que des catégories, des communautés, des appartenances de groupe, en un mot une société où tout individu est défini par son identité, son appartenance. Tel est précisément le but de cette instrumentalisation. Balayer la question sociale au profit d’une question ethnique et religieuse. Les manifestations pour la paix à Gaza ont vite été qualifiées de « pro-israéliennes » ou « pro-palestiniennes », comme s’il était impossible d’être pour la paix en Palestine et en Israël.

Ce sont ces divisions, minutieusement orchestrées, et mises en musique par le petit général de Matignon et son bataillon gouvernemental, qui le conduise à jouer avec le feu du Front national et à mener une guerre impitoyable aux pauvres et aux salariés. Les grévistes sont « irresponsables », les chômeurs fainéants et assistés, les ministres récalcitrants virés, les députés menacés d’une dissolution qui « ferait le jeu du FN et d’une Marine Le Pen aux portes du pouvoir ». Tout est bon pour faire marcher la France au fouet, la convertir de gré ou de force à la guerre sauvage et mondialisée du capitalisme financier, et faire accepter une domination économique et sociale toujours plus violente. Faut-il rappeler l’adjectif dont François Hollande et Manuel Valls ont affublé le gouvernement, à l’occasion du coup de force de début septembre ? Un gouvernement « de combat ». Quel beau projet de société.

Ces mots font tristement écho à ceux de Jaurès :

« Partout, dans la France abaissée, dans la République désemparée, c’est une marée lourde et visqueuse de réaction qui monte dans les cœurs et les cerveaux. Un peuple ainsi affolé (...) ne comprend même plus que le progrès est la condition de l’ordre. Il se méfie de la justice et de la liberté comme d’un piège, de l’idéal comme d’une duperie. »

Benjamin KÖNIG

Source : Humanité Dimanche, n°431

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