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Publié par Christian Hivert

Le vieil homme et l'amer

Le vieil homme qui venait de se lever du banc en titubant avait tout les attributs d'un vieux dégueulasse. Sa chemise, froissée et décorée d'un camaïeu de tâches le plus diverses, faisait des plis en bouffonnant au dessus de la ceinture du pantalon dont la braguette ouverte laissait entrevoir un petit bout de viande suintant d'odeurs pestilentielles.

Ses chaussures trouées ne tenaient plus à ses pieds que grâce à un rafistolage de fortune fait de bouts de ficelles et de morceaux de sac en plastique. Sa veste était posée sur le bord du banc, les poches en étaient déchirées, la doublure arrachée.

Mais le plus extraordinaire de ce personnage était sans conteste sa figure complètement ravagée par les stigmates de l'alcool, le nez pourpre, et démesurément grossi par des veines distendues, les yeux glauques et injectés de sang, les paupières et les poches sous les yeux boursouflées, les lèvres craquelées et noires, une méchante barbe jaune et poisseuse, les cheveux longs et gras ramenés en arrière, deux ou trois bosses sur le front, des croûtes de morves qui pendaient du nez, les oreilles luisantes de cire, le cou marbré par la crasse, une haleine fétide faite d'odeur de vinasse à demi digérée et de bile stomacale fermentée.

Il faisait entendre une voix rocailleuse et nasale, il n'était pas content :

"Moi non plus ces arabes j'peux pas les piffer, ils nous manquent de respect, ils nous méprisent, je marcherai jamais avec un bougnoule, ils font que des histoires, mais me parles pas d'Le Pen, me parles pas d'Le Pen, hein, c'est encore pire çui-là, d'la graine d'assassin, me parles pas de lui, le salaud ! Disant cela il s'était rapproché en dandinant du banc et regardait fixement son vis à vis, un jeune homme à la barbe de trois jours, les cheveux en broussaille, vêtu d'un jeans pourri et troué et d'un pull-over qui s'effilochait par endroits.

Le jeune homme, le visage émacié était saoul, lui aussi, il parlait bas, rotait parfois "Non, non, j'suis pas d'accord, non, c'est pas comme ça, assieds-toi, on bois un coup ensemble, fous moi la paix avec tes histoires, j'suis pas d'accord, assieds-toi, donnes-moi un coup j'ai soif..."

"Soif, soif, toujours soif, mais qui c'est qui fait la manche, hein, jamais toi, Monsieur a sa dignité, Monsieur ne doit rien à personne, mais maintenant Monsieur à soif..." Ils n'auraient su dire qui avait porté le premier coup. Toujours est-il que l'instant d'après ils roulaient à terre en s'insultant et en se cognant dessus avec toute la force que le vin avait bien voulu leur laisser dans les membres.

Mis à part cet affrontement débridé la rue était calme, de temps à autre un ronflement de moteur de voiture au loin, un chat qui paresseusement fouillait dans un monceau de détritus, des lumières qui, sur les façades des immeubles, s'éteignaient progressivement et là, au coin de la rue un réverbère moribond qui clignotait faiblement en faisant entendre un grésillement d'agonie.

Avec la fatigue, une douleur lui était venue aux épaules et sur la nuque, ses doigts étaient gourds. Que pouvaient bien faire les autres, en ce moment. Ses camarades de classe partis en vacances, quels souvenirs en rapporteraient-ils ! Seraient-ils décidés encore plus à jouer le jeu hypocrite que les circonstances institutionnelles leur proposeraient ? Et lui-même ? Que voulait-il ? Que déciderait-il ? Qui était-il au juste pour avoir une pareille exigence de pureté? Quels étaient ses moyens ? Que pouvait-il donc faire ? Un chien errant passait et vint le renifler pour s'éloigner en se dandinant. Il s'approchait de Bastille. Il se souvenait quelques mois plus tôt. La place noire de monde....La manif pour l’enterrement de Pierre Goldman ! Les tueurs assermentés du pouvoir avaient encore frappé !

Le voilà au beau milieu du pont d'Austerlitz, il s'arrête, il enjambe le parapet, il s'assoit sur la rambarde en pierre, il se prend la tête entre les mains, il se courbe en avant jusqu'à ce que son front lui touche les genoux, il sent sa colonne vertébrale qui s'étire, une chaleur qui irradie son dos.

La douleur s'atténue, cela devient plus frais maintenant, cela monte à la nuque. Il se relève, s'étire, se cambre en arrière, relâche tous ses muscles, ses mains rebondissent sur ses cuisses, il rouvre les yeux, il se sent mieux, l'eau s'écoule en tourbillons entre les piliers du pont en bas, c'est le temps qui passe, mais lui ne passe pas avec le temps, il reste perché là haut sur le parapet.

Pourtant il serait si simple, il suffit de sauter et tout finit. L'angoisse, les questions, le mal-être. Tout prendrait fin. Tout prendrait-il vraiment fin? Et puis ce n'est pas une solution à son problème.

Une élimination, une fuite tout au plus. Ne sachant donner un sens à sa vie, il avait souvent songé donner un sens à sa mort ; une mort volontaire, spectaculaire si possible. Une mort qui remette tout en question, qui terrifie le monde entier. S'enflammer vivant devant l'Elysée pour protester contre ! Contre quoi ? Une mort qui n'aurait aucun impact !

Les journalistes comme un flot de grosses mouches bleues autour d'un troupeau de vaches tournicoteraient autour de sa famille, de ses camarades et puis on l'oublierait. Alors à quoi bon ? Sans vie, sans mort, condamné à errer dans le monde des vivants, en dehors du temps, à attendre que quelqu'un ou quelque chose ne l'enflamme. Les reflets du fleuve lui firent penser à un poème d’Apollinaire.

Le poète était assis à une terrasse de café, un verre à la main, un verre de quoi ? Ce n'était pas de l'absinthe pourtant ! Et il voyait des étoiles ou de l'or s'écouler dans le fleuve. L'atmosphère chargé d'une nuit rhénane. Et l'on sentait un malaise monter sans qu'il ne l'exprime. Mais ce n'était pas le Rhin sous ses pieds, tout juste la Seine. Il allait rentrer. Il repassa côté rue, franchit le pont.

Il fit un nouvel effort pour passer au-dessus de leurs têtes, il tenta de lever ses jambes pour prendre un peu de hauteur, mais elles étaient lourdes ; il n'arrivait pas à les bouger, puis d'un seul coup il sentit qu'il passait au dessus de ces gens, ils ne l'avaient pas vu. Il se sentit heureux, dégagé de tout soucis, ainsi donc c'était vrai que l'on pouvait voler, il était content. Je vole ! Je vole !

Il entendit des pépiements d'oiseaux, mais où se cachaient-ils, il était seul, il n'y avait pas d'arbres autour de lui, juste des maisons, une rue, des voitures en bas, il ressentit une étrange sensation d'accélération puis tout se brouilla. Il était toujours dans son lit. Le jour s'était levé, ses disques s'étaient arrêtés et les oiseaux chantaient dans les arbres du square juste en face de sa fenêtre. Il se leva pour débrancher son tourne-disque.

Il vit l'heure sur son réveil, il était six heures vingt cinq. Il se recoucha et s'endormit. Demain serait pareil à aujourd'hui et à hier, inexorablement les jours se succéderaient jusqu'au moment où enfin on aurait besoin de lui.

Il fignola alors le mot qu'il laissait pour ses parents, prit son petit déjeuner, une douche, la dernière avant longtemps... Il n'arrivait pas à se décider.

Christian Hivert

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U.S.I.N.E. 1985 - Squat Riquet 1991

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